Les frontières ouvertes sont une attaque contre la propriété privée

Le sujet de l’immigration est un des points de contention majeure parmi les libéraux (et les chrétiens). Beaucoup pensent que libéralisme veut dire nécessairement « ouverture inconditionnelle des frontières » mais il existe un point de vue différent dont je mets un exemple en ligne ici.

Il s’agit d’un discours de Lew Rockwell fait en 2015 pour le Mises Institute. Vous trouverez le texte original ici: https://mises.org/library/open-borders-are-assault-private-property

Voici la traduction:

Qu’il s’agisse de l’immigration illégale en provenance du Mexique et de l’Amérique centrale, de la citoyenneté par le lieu de naissance ou des migrants en provenance du Moyen-Orient et d’Afrique, le sujet de l’immigration fait les manchettes des journaux et est largement discuté depuis des mois. C’est une question lourde de conséquences potentiellement périlleuses, il est donc particulièrement important pour les libertariens de la comprendre correctement.

Cette réunion du Mises Institute, qui est consacrée à une réflexion sur la voie à suivre à partir de maintenant, semble être un moment opportun pour aborder cette question capitale.

Je tiens d’emblée à souligner qu’en cherchant la bonne réponse à ce problème épineux, je ne cherche pas à revendiquer l’originalité. Au contraire, je tire beaucoup de ce qui suit de deux des personnes dont le travail est indispensable à une bonne compréhension de la société libre : Murray N. Rothbard et Hans-Hermann Hoppe.

Certains libertariens ont supposé que la position libertarienne correcte en matière d’immigration doit être « l’ouverture des frontières », ou la libre circulation des personnes. En apparence, cela semble correct : Bien sûr, nous croyons qu’il faut laisser les gens aller où bon leur semble !

Mais attendez une minute. Pensez à la  » liberté d’expression « , un autre principe que les gens associent aux libertariens. Croyons-nous vraiment à la liberté d’expression comme principe abstrait ? Cela signifierait que j’aurais le droit de crier tout au long d’un film, ou le droit de perturber un office religieux, ou le droit d’entrer chez vous et de crier des obscénités sur vous.

Ce en quoi nous croyons, ce sont les droits de propriété privée. Personne n’a la « liberté d’expression » sur ma propriété, puisque c’est moi qui fixe les règles, et en dernier recours, je peux expulser quelqu’un. Il peut dire ce qu’il veut sur sa propre propriété, et sur la propriété de quiconque veut bien l’écouter, mais pas sur la mienne.

Le même principe s’applique à la liberté de mouvement. Les libertariens ne croient pas en un tel principe dans l’abstrait. Je n’ai pas le droit de me promener dans votre maison, ou dans votre communauté résidentielle fermée, ou dans Disneyworld, ou sur votre plage privée, ou sur l’île privée de Jay-Z. Comme dans le cas de la « liberté d’expression », la propriété privée est ici le facteur pertinent. Je peux emménager sur n’importe quelle propriété que je possède ou dont le propriétaire souhaite m’avoir. Je ne peux pas simplement aller où je veux.

Maintenant, si toutes les parcelles de terre du monde entier appartenaient à des propriétaires privés, la solution au prétendu problème de l’immigration serait évidente. En fait, il serait peut-être plus juste de dire qu’il n’y aurait pas de problème d’immigration en premier lieu. Toute personne qui déménage dans un nouvel endroit doit obtenir le consentement du propriétaire de cet endroit.

Cependant, lorsque l’État et ses soi-disant biens publics entrent en scène, les choses deviennent floues et il faut faire des efforts supplémentaires pour découvrir la position libertarienne qui convient. J’aimerais essayer de le faire aujourd’hui.

Peu avant sa mort, Murray Rothbard publia un article intitulé « Les nations par consentement : Décomposer l’État-nation. » Il avait commencé à repenser l’hypothèse selon laquelle le libertarianisme nous engageait à ouvrir les frontières.

Il a noté, par exemple, le grand nombre de Russes de souche que Staline a installés en Estonie. Cela n’a pas été fait pour que les peuples baltes puissent profiter des fruits de la diversité. Ça ne l’est jamais. Cela a été fait pour tenter de détruire la culture existante, et  par ce processus, de rendre le peuple plus docile et moins susceptible de causer des problèmes pour l’empire soviétique.

Murray se demandait : le libertarianisme m’oblige-t-il à soutenir ceci et à le célébrer ? Ou la question de l’immigration pourrait-elle être plus vaste après tout ?

Et là, Murray a posé le problème comme moi : dans une société immobilière entièrement privée, les gens devraient être invités sur n’importe quelle propriété qu’ils ont traversée ou sur laquelle ils se sont installés:

« Si chaque parcelle de terre d’un pays appartenait à une personne, un groupe ou une société, cela signifierait que personne ne pourrait y entrer à moins d’y être invité et autorisé à louer ou à acheter une propriété. Un pays totalement privatisé serait aussi fermé que le souhaitent les propriétaires fonciers. Il semble donc clair que le régime d’ouverture des frontières qui existe de facto aux États-Unis et en Europe occidentale équivaut réellement à une ouverture obligatoire par l’État central, l’État responsable de toutes les rues et de tous les terrains publics, et cela ne reflète pas véritablement les souhaits des propriétaires.« 

Dans la situation actuelle, par contre, les immigrants ont accès aux routes publiques, aux transports en commun, aux édifices publics, etc. Si l’on ajoute à cela les autres restrictions imposées par l’État aux droits de propriété privée, il en résulte des changements démographiques artificiels qui n’auraient pas lieu dans un marché libre. Les propriétaires fonciers sont obligés de s’associer et de faire des affaires avec des personnes qu’ils pourraient autrement éviter.

« Les propriétaires d’immeubles commerciaux comme les magasins, les hôtels et les restaurants ne sont plus libres d’exclure ou de restreindre l’accès comme bon leur semble « , écrit Hans-Hermann Hoppe. « Les employeurs ne peuvent plus embaucher ou licencier qui ils veulent. Sur le marché du logement, les propriétaires ne sont plus libres d’exclure les locataires non désirés. En outre, les clauses restrictives obligent d’accepter des membres et des actions en violation de leurs propres règles et règlements.« 

Hans continue :

« En admettant une personne sur son territoire, l’État lui permet également de circuler sur les routes et les terrains publics jusqu’aux portes de tous les résidents domestiques, d’utiliser tous les services et installations publics (comme les hôpitaux et les écoles) et d’accéder à tous les établissements commerciaux, emplois et logements, protégés par une multitude de lois anti-discrimination. »

Il est plutôt démodé de se préoccuper des droits des propriétaires fonciers, mais que le principe soit populaire ou non, une transaction entre deux personnes ne devrait pas avoir lieu, sauf si ces deux personnes le souhaitent. C’est l’essence même du principe libertarien.

Pour donner un sens à tout cela et parvenir à la conclusion libertarienne appropriée, nous devons examiner de plus près ce qu’est réellement un bien public et qui, le cas échéant, peut être considéré comme son véritable propriétaire. Hans a consacré une partie de son propre travail à cette question. Il y a deux positions que nous devons rejeter : que la propriété publique appartient à l’état, ou que la propriété publique n’appartient à personne, et qu’elle est donc comparable à une terre à l’état de nature, avant que des titres individuels de propriété sur des parcelles de terre particulières aient été établis.

Nous ne pouvons certainement pas dire que les biens publics appartiennent à l’état, puisque ce dernier n’est le propriétaire légitime de quoi que ce soit. L’état acquiert ses biens par la force, généralement par l’intermédiaire de l’impôt. Un libertarien ne peut accepter ce genre d’acquisition de biens comme étant moralement légitime, puisqu’elle implique le recours à la force (l’extraction de l’argent des contribuables) sur des personnes innocentes. Par conséquent, les titres de propriété prétendus par l’état sont illégitimes.

Mais nous ne pouvons pas non plus dire que les biens publics sont sans propriétaire. Les biens en possession d’un voleur ne sont pas sans propriétaire, même s’ils ne sont pas détenus par leur propriétaire légitime à cet instant. Il en va de même pour ce qu’on appelle la propriété publique. Elle a été achetée et développée au moyen de l’argent saisi des contribuables. Ce sont eux les véritables propriétaires.

(C’était d’ailleurs la bonne façon d’aborder la désocialisation dans les anciens régimes communistes d’Europe de l’Est. Toutes ces industries étaient la propriété des personnes qui avaient été pillées pour les construire, et ces personnes auraient dû recevoir des parts proportionnelles à leur contribution, dans la mesure où cela aurait pu être déterminé.)

Dans un monde anarcho-capitaliste, avec tous les biens immobiliers privés, « l’immigration » serait à la discrétion de chaque propriétaire individuel. À l’heure actuelle, par contre, les décisions en matière d’immigration sont prises par une autorité centrale, et les souhaits des propriétaires fonciers sont totalement ignorés. La bonne façon de procéder consiste donc à décentraliser la prise de décision en matière d’immigration au niveau le plus bas possible, de sorte que nous nous rapprochions toujours davantage de la position libertarienne appropriée, dans laquelle les propriétaires fonciers individuels consentent aux divers mouvements des peuples.

Ralph Raico, notre grand historien libertarien, a écrit :

« L’immigration libre semble appartenir à une catégorie différente des autres décisions politiques, en ce sens que ses conséquences modifient de façon permanente et radicale la composition même de l’organe politique démocratique qui prend ces décisions. En fait, l’ordre libéral, où et dans la mesure où il existe, est le produit d’un développement culturel extrêmement complexe. On se demande, par exemple, ce qu’il adviendrait de la société libérale suisse sous un régime de « frontières ouvertes ».« 

La Suisse est en effet un exemple intéressant. Avant que l’Union européenne n’intervienne, la politique d’immigration de la Suisse se rapprochait  du type de système que nous décrivons ici. En Suisse, les localités décidaient de l’immigration, et les immigrants ou leurs employeurs devaient payer pour admettre un migrant potentiel. De cette façon, les résidents pouvaient mieux s’assurer que leurs collectivités seraient peuplées de gens qui ajouteraient de la valeur et qui ne leur imposeraient pas la facture des multiples aides sociales.

Évidemment, dans un système de frontières purement ouvertes, les États-providence occidentaux seraient simplement détruits par le nombre d’étrangers à la recherche de fonds publics provenant des taxes. En tant que libertariens, nous devrions bien sûr célébrer la disparition de l’État-providence. Mais s’attendre à ce qu’une soudaine dévotion au laisser-faire soit le résultat probable d’un effondrement de l’État-providence, c’est s’adonner à une naïveté d’un genre particulièrement grotesque.

Peut-on conclure qu’un immigrant doit être considéré comme « invité » du seul fait qu’il a été embauché par un employeur ? Non, dit Hans, parce que l’employeur n’assume pas la totalité des coûts associés à son nouvel employé. L’employeur externalise partiellement les coûts de cet employé auprès des contribuables :

« Muni d’un permis de travail, l’immigrant est autorisé à utiliser librement toutes les installations publiques : routes, parcs, hôpitaux, écoles, et aucun propriétaire, homme d’affaires ou associé privé n’est autorisé à discriminer contre lui en matière de logement, d’emploi et d’association. En d’autres termes, l’immigrant est invité avec un ensemble d’avantages sociaux substantiels payés non pas (ou seulement partiellement) par l’employeur (qui avait lancé l’invitation), mais par d’autres propriétaires nationaux en tant que contribuables qui n’ont eu aucun mot à dire dans l’invitation.« 

Bref, ces migrations ne sont pas des résultats du marché. Elles ne se produiraient pas sur un marché libre. Nous sommes témoins d’exemples de mouvements subventionnés. Les libertariens qui défendent ces migrations massives comme s’il s’agissait de phénomènes de marché ne font que discréditer et miner le véritable marché libre.

De plus, comme le souligne Hans, la position de « libre immigration » n’est pas analogue au libre-échange, comme certains libertariens l’ont prétendu à tort. Dans le cas de marchandises échangées d’un endroit à un autre, il y a toujours et nécessairement un destinataire consentant. Il n’en va pas de même pour la « libre immigration ».

Certes, il est à la mode aux États-Unis de se moquer des mises en garde contre l’immigration massive. On nous dit que les gens ont fait des prédictions sur les vagues d’immigration précédentes, et nous savons tous qu’elles ne se sont pas réalisées. D’une part, ces vagues ont toutes été suivies de réductions rapides et substantielles de l’immigration, au cours desquelles la société s’est adaptée à ces mouvements de population antérieurs à l’aide sociale. Il n’y a pratiquement aucune perspective de telles réductions aujourd’hui. D’autre part, il est faux de prétendre que parce que certaines personnes ont prédit incorrectement un résultat particulier à un moment donné, ce résultat est donc impossible, et que quiconque émet des mises en garde à ce sujet est un fou méprisable.

Le fait est que le multiculturalisme imposé par la politique a un bilan exceptionnellement médiocre. Le XXe siècle est synonyme d’échec après échec prévisible. Qu’il s’agisse de la Tchécoslovaquie, de la Yougoslavie, de l’Union soviétique, du Pakistan et du Bangladesh, de la Malaisie et de Singapour, ou des innombrables endroits où les divisions ethniques et religieuses n’ont pas encore été résolues à ce jour, les faits suggèrent quelque chose de plutôt différent du conte de la fraternité universelle qui est un tel élément de base du folklore de gauche.

Il ne fait aucun doute que certains des nouveaux arrivants seront des personnes parfaitement décentes, malgré le manque d’intérêt du gouvernement américain à encourager l’immigration parmi les personnes qualifiées et compétentes. Mais certains ne le seront pas. Les trois grandes vagues de criminalité de l’histoire des États-Unis – qui ont commencé en 1850, 1900 et 1960 – ont coïncidé avec des périodes d’immigration massive.

La criminalité n’est pas la seule raison pour laquelle les gens peuvent légitimement vouloir résister à une immigration massive. Si quatre millions d’Américains se présentaient à Singapour, la culture et la société de ce pays seraient changées à jamais. Et non, il n’est pas vrai que le libertarianisme exigerait dans ce cas que les Singapouriens haussent les épaules et disent que c’était bien d’avoir notre société le temps qu’elle a duré, mais toutes les bonnes choses doivent prendre fin. Personne à Singapour ne voudrait ce résultat et, dans une société libre, ils l’empêcheraient activement.

En d’autres termes, c’est déjà assez dur d’être pillé, espionné et battu par l’État. Devrions-nous aussi payer pour le privilège de la destruction culturelle, un résultat que la grande majorité des contribuables de l’État ne veulent pas et qu’ils empêcheraient activement s’ils vivaient dans une société libre et étaient autorisés à le faire ?

Les cultures-mêmes dont on dit que les migrants entrants nous enrichissent n’auraient pas pu se développer si elles avaient été constamment bombardées de vagues d’immigration par des peuples de cultures radicalement différentes. Donc, l’argument multiculturel n’a même pas de sens.

Il est impossible de croire que les Etats-Unis ou l’Europe seront des endroits plus libres après plusieurs décennies d’immigration massive ininterrompue. Compte tenu des modèles d’immigration que les gouvernements des États-Unis et de l’UE encouragent, le résultat à long terme sera de faire en sorte que les groupes d’intérêt pour une croissance continue de l’Etat soient si importants qu’ils soient pratiquement irrépressibles. Les libertariens « open borders » alors en activité se gratteront la tête et prétendront ne pas comprendre pourquoi leur promotion du libre marché a si peu de succès. Tout le monde connaîtra la réponse.

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