Du conservatisme et du libertarianisme (3/7): Les liens entre le conservatisme et le libertarianisme

Article basé sur « Du Conservatisme et du Libertarianisme » de Hans-Hermann Hoppe. Traduction faite par Stéphane Geyres et Damien Theillier pour l’Institut Coppet.

Un grand merci à Stéphane Geyres pour sa relecture et ses commentaires. Vous pouvez le retrouver sur son blog: Liberté par principe.

Voici le troisième article d’une série consacrée aux liens entre le Conservatisme et le Libertarianisme. Il se base sur le chapitre « Du Conservatisme et du Libertarianisme » que l’on trouve dans le livre de Hans-Hermann Hoppe: « Democracy, the God that failed« .

Sommaire de la série:

Introduction

Cet article fait un rappel sur ce que signifie le terme « libertarien ». Il évoque ensuite les liens entre conservatisme et libertarianisme.

« La plupart des conservateurs, donc, spécialement parmi les favoris des médias, ne sont pas conservateurs, mais socialistes – soit du type internationaliste (les nouveaux étatistes et néoconservateurs favorables à l’état providence et belliqueux et les socio-démocrates globalistes), soit de la variété nationaliste (les populistes buchananiens). Les véritables conservateurs doivent être opposés à ces deux types. Afin de restaurer la normalité sociale et culturelle, les vrais conservateurs ne peuvent être que des libertariens radicaux, et ils doivent exiger la démolition – en tant que perversion morale et économique – de la structure entière de la sécurité sociale. Si les conservateurs doivent être des libertariens, pourquoi les libertariens doivent-ils être des conservateurs ? Si les conservateurs doivent apprendre des libertariens, les libertariens doivent-ils aussi apprendre des conservateurs ? »

Que veut dire Libertarien?

« En premier lieu, quelques clarifications de terminologie s’imposent. Le terme libertarien, comme utilisé ici, est un phénomène du XXe siècle, ou plus précisément, un phénomène postérieur à la seconde guerre mondiale, avec des racines intellectuelles à la fois chez le libéralisme classique des XVIIIe et XIXe siècles et même chez la philosophie de l’ordre naturel. C’est un produit du rationalisme moderne des Lumières. Trouvant son point culminant dans les travaux de Murray N. Rothbard, la figure emblématique du mouvement libertarien moderne et en particulier dans son Ethique de la Liberté, le libertarianisme est un système d’éthique légal rationnel. Travaillant au sein de la tradition de philosophie politique classique – de Hobbes, Grotius, Pufendorf, Locke et Spencer – et employant les mêmes outils analytiques qu’eux, le libertarianisme (le rothbardianisme) est un code de loi systématique, dérivé à l’aide de déductions logiques, d’un unique principe.

Sa validité (et c’est ce qui en fait un principe ultime, c’est-à-dire un axiome éthique et ce qui fait du code de loi libertarien une théorie de la justice axiomatico-déductive) ne peut être contestée sans être la proie de contradictions logico-pratiques (praxéologiques) ou performatives (c’est-à-dire sans implicitement affirmer ce qu’on nie explicitement). Cet axiome est l’ancien principe de l’appropriation originelle : la propriété de ressources rares – le droit d’une maîtrise exclusive de ressources rares (propriété privée) – est acquise à travers un acte d’appropriation originelle (par lequel les ressources passent d’un état de nature à un état de civilisation). S’il n’en était pas ainsi, personne ne pourrait commencer à « agir » (faire ou décider de quelque chose) ; dès lors, tout autre principe est impossible praxéologiquement (et indéfendable). Du principe d’appropriation originelle – le principe du premier occupant – sont définies les règles relatives à la transformation et à l’échange des ressources originellement appropriées et toute l’éthique, y compris les principes de punition, est alors reconstruite selon les termes d’une théorie des droits de propriété : tous les droits de l’homme sont des droits de propriété et toutes les violations des droits de l’homme sont des violations de droits de propriété. Le produit de cette théorie libertarienne de la justice est bien connu dans ces cercles : l’état, selon la lignée la plus influente de la théorie libertarienne, celle de Rothbard, est une organisation hors-la-loi et le seul ordre social qui soit juste consiste en un système anarchique de propriété privée.(« Anarchie » ne signifie pas absence de repères, d’ordre ou de règle mais de pouvoir étatique.)

Je ne veux pas analyser plus avant la théorie libertarienne de la justice. Laissez-moi juste confesser que je tiens cette théorie comme exacte et même irréfutablement vraie. »

Concernant le lien entre les droits de l’homme et le droit de propriété (son corps et ses biens), il n’y a pas besoin d’attendre la Déclaration de 1789 pour savoir qu’ils sont consubstantiels. En effet, il suffit de prendre le Décalogue pour comprendre immédiatement que respecter la Loi de Dieu c’est respecter le droit de propriété.

Ainsi, outre les commandements relatifs à Dieu, ceux relatifs aux relations avec les biens d’autrui sont:

  • Tu ne tueras point (respect du droit de propriété de son corps)
  • Tu ne voleras point (respect du droit de propriété de ses biens)
  • Tu ne convoiteras pas le bien de ton prochain (l’intention-même de vouloir voler sans passer à l’acte est répréhensible aux yeux de Dieu)

Le Christ résumera les commandements envers autrui par la Mishna suivante en Matthieu 22.39 « Tu aimeras ton prochain comme toi-même ». Ainsi « aimer son prochain » veut dire concrètement de respecter les biens d’autrui et de ne pas les lui envier.

Relations entre libertarianisme et conservatisme

« Je souhaiterais passer à la question des relations entre libertarianisme et conservatisme (la croyance en un ordre naturel basé et centré sur la famille). Certains commentateurs superficiels, essentiellement du côté conservateur, tel que Russell Kirk (NdT : son livre en 1953, The Conservative Mind, donna forme au mouvement conservateur, peu structuré, après la seconde guerre mondiale.), ont caractérisé le libertarianisme et le conservatisme comme des idéologies incompatibles, hostiles ou même antagonistes. En fait, cette vue est totalement erronée. La relation entre libertarianisme et conservatisme relève de la compatibilité praxéologique, de la complémentarité sociologique et du renforcement réciproque.

Afin d’expliquer ceci, il me faut tout d’abord rappeler que la plupart des penseurs libertariens phares étaient de fait des conservateurs socio-culturels: défendeurs des manières et morales traditionnelles, bourgeoises. Tout spécialement, Murray N. Rothbard, celui des penseurs libertariens le plus important et influent, fut un conservateur culturel assumé. Et de même pour le principal professeur de Rothbard : Ludwig von Mises. Il n’en va pas de même pour Ayn Rand, bien sûr, qui eût également une influence majeure sur le libertarianisme contemporain. Même si cela ne prouve que peu de choses (cela ne prouve pas que libertarianisme et conservatisme peuvent être réconciliés), c’est un indicateur d’une affinité substantielle entre les deux doctrines. »

Déjà Bastiat, dans la Loi, disait: « Dieu a mis aussi dans l’humanité tout ce qu’il faut pour qu’elle accomplisse ses destinées. Il y a une physiologie sociale providentielle comme il y a une physiologie humaine providentielle. Les organes sociaux sont aussi constitués de manière à se développer harmoniquement au grand air de la Liberté. Arrière donc les empiriques et les organisateurs ! Arrière leurs anneaux, leurs chaînes, leurs crochets, leurs tenailles ! arrière leurs moyens artificiels ! arrière leur atelier social, leur phalanstère, leur gouvernementalisme, leur centralisation, leurs tarifs, leurs universités, leurs religions d’État, leurs banques gratuites ou leurs banques monopolisées, leurs compressions, leurs restrictions, leur moralisation ou leur égalisation par l’impôt ! Et puisqu’on a vainement infligé au corps social tant de systèmes, qu’on finisse par où l’on aurait dû commencer, qu’on repousse les systèmes, qu’on mette enfin à l’épreuve la Liberté, — la Liberté, qui est un acte de foi en Dieu et en son œuvre. »

Dieu nous a en effet rendu libres de le suivre ou non.

« Il n’est pas difficile de reconnaître que les vues conservatrice et libertarienne de la société sont parfaitement compatibles (congruentes). Certes, leurs méthodes sont sensiblement différentes. L’une est (ou du moins semble être) empirique, sociologique et descriptive, l’autre est rationnelle, philosophique, logique et constructiviste. A cette différence près, les deux tombent cependant d’accord sur un aspect fondamental. Les conservateurs sont convaincus que le «normal» et le «naturel» sont anciens et omniprésents (et peuvent donc être discernés toujours et partout). De façon similaire, les libertariens sont convaincus que les principes de justice sont éternels et universellement valides (et donc, doivent pour l’essentiel avoir été connus de l’humanité depuis ses tous débuts). Autrement dit, l’éthique libertarienne n’est pas nouvelle et révolutionnaire, mais en fait ancienne et conservatrice. Même les primitifs et les enfants sont capables de saisir la validité du principe d’appropriation originelle et la plupart des gens la reconnaissent comme un fait acquis indiscutable. »

Un exemple simple d’appropriation originelle est quand vous mangez une pomme. Pour pouvoir la manger, celle-ci doit vous appartenir au préalable.

« De plus, s’agissant de l’objet sur lequel conservateurs et libertariens se focalisent – d’un côté la famille, les relations entre pairs, les communautés, l’autorité et la hiérarchie sociale et de l’autre la propriété et son appropriation, la transformation et le transfert – il doit être clair que même s’ils ne se référèrent pas aux mêmes entités, ils parlent néanmoins d’aspects différents d’un seul et même objet : les hommes comme acteurs de la coopération sociale. C’est-à- dire que, globalement, leur champ d’étude est identique. Familles, autorité, communautés et rangs sociaux sont une concrétisation empirico-sociologique des catégories et concepts philosophico-praxéologiques de propriété, production, échange et contrat.

La propriété et les relations entre propriétaires n’existent pas hors des familles et des relations entre pairs. Ces dernières déterminent les configurations spécifiques de la propriété et des relations entre propriétaires, tout en étant en même temps contraintes par les lois éternelles de la rareté et de la propriété. En fait, comme on l’a déjà vu, les familles considérées comme normales par les normes conservatrices sont les ménages et la désintégration familiale comme le déclin moral et culturel que les conservateurs contemporains déplorent, sont largement le résultat de l’érosion et de la destruction des ménages (et des terres) comme base économique de l’état providence moderne. Ainsi, la théorie de la justice libertarienne peut en fait fournir au conservatisme une définition plus précise et une défense plus rigoureuse de sa propre finalité (le retour à la civilisation sous la forme d’une normalité morale et culturelle) que ce que le conservatisme lui-même pourrait offrir. Ce faisant, elle peut aiguiser et renforcer la perspective traditionnellement antiétatiste du conservatisme. »

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