Du conservatisme et du libertarianisme (2/7): Délitement civilisationnel par la droite?

Article basé sur « Du Conservatisme et du Libertarianisme » de Hans-Hermann Hoppe. Traduction faite par Stéphane Geyres et Damien Theillier pour l’Institut Coppet.

Un grand merci à Stéphane Geyres pour sa relecture et ses commentaires. Vous pouvez le retrouver sur son blog: Liberté par principe.

Voici le deuxième article d’une série consacrée aux liens entre le Conservatisme et le Libertarianisme. Il se base sur le chapitre « Du Conservatisme et du Libertarianisme » que l’on trouve dans le livre de Hans-Hermann Hoppe: « Democracy, the God that failed« .

Sommaire de la série:

Introduction

Cet article montre en quoi les conservateurs devraient être libéraux et non étatistes comme c’est souvent le cas actuellement. Nous tenterons de le commenter par rapport au contexte français.

« J’en viens maintenant à une définition du conservatisme contemporain et j’expliquerai pourquoi les conservateurs, aujourd’hui, doivent être des libéraux antiétatiques et, tout aussi important, pourquoi les libéraux doivent être des conservateurs.

Le conservatisme moderne, aux États-Unis et en Europe, est une notion de nos jours confuse et diversifiée. Cette confusion est en grande partie due à la démocratie. Sous l’influence de la démocratie représentative et avec la transformation des États-Unis et de l’Europe en démocraties de masse à partir de la première guerre mondiale, le conservatisme, force idéologique antiégalitariste, aristocratique et antiétatique, évolua en un mouvement d’étatistes culturellement conservateurs: l’aile droite des socialistes et socio-démocrates. »

L’origine de notre délitement civilisationnel?

« La plupart des conservateurs contemporains autoproclamés s’inquiètent, à juste titre, du déclin des familles, du divorce, de la non-légitimité, de la perte d’autorité, du multiculturalisme, des styles de vie « alternatifs », de la désintégration sociale, du sexe et du crime. Tous ces phénomènes représentent des anomalies et des déviations scandaleuses de l’ordre naturel. Un conservateur doit en effet être opposé à tous ces développements et essayer de restaurer la normalité. Cependant, la plupart des conservateurs contemporains (du moins la plupart des porte-paroles de l’establishment conservateur) ne reconnaissent pas que leur objectif de retour à la normalité exige les changements sociaux antiétatiques les plus drastiques, voire révolutionnaires, sans quoi (lorsqu’ils en sont conscients) ils deviennent membres de cette « cinquième colonne » lancée vers la destruction du conservatisme de l’intérieur (et doivent dès lors être considérés comme « mauvais »). »

Comme dit précédemment, la Droite française est un parfait exemple de cette « cinquième colonne » du socialisme. A quelques rares exceptions près, la majorité des membres du parti « les Républicains », du « Front national » et de « Debout la France » ne remettent jamais en cause le périmètre d’intervention de l’Etat et ses politiques « redistributives » financées par la spoliation légale.

On note également cette tendance chez de nombreux intellectuels plutôt identifiés à droite comme Natacha Polony, Elizabeth Levy, Alain Finkielkraut, Eric Zemmour, Eugénie Bastié, Erwan le Morhedec, François-Xavier Bellamy ou Renaud Camus pour les plus connus d’entre eux. En effet, ils n’ont de cesse de déplorer le délitement culturel et civilisationnel de la société française (note: constat que nous partageons) mais ils l’associent systématiquement au fameux « ultra-libéralisme turbo-capitaliste » de la société. Nous verrons dans la suite du texte de Hoppe qu’ils se trompent lourdement.

« Le fait que cela soit largement vrai pour ceux qu’on appelle les néoconservateurs ne nécessite pas plus d’explication ici. En ce qui concerne leurs meneurs, en effet, on peut suspecter que la plupart soient de la seconde espèce – les « mauvais ». Ils n’ont en vérité que faire des questions culturelles mais reconnaissent qu’il leur faut jouer la carte du conservatisme culturel de manière à ne pas perdre de pouvoir et à promouvoir leur objectif très différent d’une social- démocratie globale. Cependant, cela est également vrai de nombreux conservateurs qui sont véritablement inquiets de la désintégration familiale ou du pourrissement culturel. Je pense ici en particulier au conservatisme représenté par Patrick Buchanan et son mouvement. (NdT : Buchanan a été conseiller des présidents Richard Nixon, Gerald Ford, et Ronald Reagan, et un invité régulier de Crossfire sur CNN. Il a tenté l’investiture républicaine en 1992 et 1996.) Le conservatisme de Buchanan n’est en fait pas aussi différent de celui des cadres du Parti Républicain que ses adeptes et lui ne l’imaginent. Au fond, leur compréhension du conservatisme est en accord complet avec celle du milieu conservateur : elles sont toutes deux étatistes. Elles diffèrent sur ce qui doit être fait pour faire revenir les États-Unis à la normale, mais elles s’accordent sur ce qui doit être fait par l’état. Il n’y a aucune trace d’un antiétatisme de principe chez ces deux compréhensions. »

Socialistes de droite?

« Permettez-moi d’illustrer cela en citant Samuel Francis, un des principaux théoriciens et stratèges du mouvement buchananien. Ayant déploré la propagande « anti-blancs » et « anti-Occident », ou « la laïcité militante, l’appât du gain, le mondialisme économique et politique, l’inondation démographique et le centralisme d’état débridé », il embraye sur un nouvel esprit de « l’Amérique d’abord » qui « implique non seulement de placer l’intérêt national au-dessus de celui d’autres nations ou d’abstractions comme le ‘leadership mondial’, ‘l’harmonie globale’ et le ‘Nouvel Ordre mondial’, mais aussi de donner la priorité à la nation envers la satisfaction des intérêts individuels ou subnationaux ». Fort bien. Mais comment propose-t-il de traiter le problème de la dégénérescence morale et du pourrissement culturel ? Les parties du Léviathan fédéral responsables de la prolifération de la pollution culturelle et morale telles que le Department of Education (Ministère de l’enseignement), le National Endowment ot the Arts (Dotation nationale pour les arts), la Equal Employment Opportunity Commission (Commission pour l’égalité d’accès à l’emploi) et la justice fédérale devraient être supprimées ou réduites en taille. Pourtant il n’y a pas chez lui un tel de refus de l’implication de l’état dans les questions d’éducation. Il ne reconnaît pas que l’ordre naturel implique que l’état se désengage de l’éducation. Car l’éducation est entièrement du ressort des familles. »

A notre connaissance, aucun intellectuel de Droite ou membre d’un parti dit de Droite ne propose l’éradication du ministère de la Ré-éducation nationale.

Pour les partis politiques, cela peut à la rigueur se comprendre car aborder ce thème dans le climat d’endoctrinement des Français pourrait s’avérer désastreux (à court terme) pour les élections. Par contre, il est assez surprenant de voir qu’aucun intellectuel (qui sont censés représenter l’avant-garde) ne propose cette piste.

Il est intéressant de voir ce qu’il se passe aux Etats-Unis où certains intellectuels conservateurs promeuvent vraiment de sortir du système public pour privilégier l’école à la maison ou les écoles privées indépendantes. C’est le cas notamment de Rod Dreher sur son journal The American Conservative et dans son livre Le Pari Bénédictin.

« De plus, il ne reconnaît pas que la dégénérescence morale et le pourrissement culturel ont des causes plus profondes et ne peuvent tout simplement pas être traités par des déclamations, exhortations voire par des changements de programme d’enseignement imposés par l’état. Au contraire, Francis propose que la reprise en main culturelle – le retour à la normale – puisse être accomplie sans changement fondamental de la structure de l’état-providence moderne. En effet, Buchanan et ses idéologues défendent explicitement les trois institutions centrales de l’état-providence : la couverture sociale, la couverture maladie et l’assurance chômage. Ils veulent même étendre les responsabilités « sociales » de l’état en lui affectant la tâche de « protéger » via des restrictions sur les importations et exportations nationales, les emplois américains, spécialement dans l’industrie d’intérêt national et « d’isoler les salaires des ouvriers américains des travailleurs étrangers qui doivent travailler pour moins de un dollar de l’heure ».

En fait, les buchananiens admettent ouvertement qu’ils sont étatistes. Ils détestent et ridiculisent le capitalisme, le laissez-faire, les marchés libres et le libre-échange, la richesse, les élites et la noblesse ; et ils promeuvent un nouveau conservatisme populiste – prolétarien en fait – qui amalgame conservatisme social et culturel avec politique économique sociale ou socialiste. Ainsi, confirme Francis, « alors que la gauche pourrait gagner l’américain moyen par ses mesures économiques, elle le perd par son radicalisme social et culturel, et alors que la droite pourrait attirer l’américain moyen par la loi, l’ordre et la défense de la normalité sexuelle, la morale et la religion conventionnelles, les institutions sociales traditionnelles, l’invocation du nationalisme et patriotisme, elle le perd quand elle ressasse ses vieilles formules d’économie bourgeoise ».

Ainsi, il est nécessaire de combiner les politiques économiques de la gauche et le nationalisme et le conservatisme culturel de la droite pour créer « une nouvelle identité faisant la synthèse des intérêts économiques et des loyautés nationales-culturelles de la classe moyenne prolétarisée en un mouvement politique séparé et unifié ». Pour des raisons évidentes, cette doctrine n’est pas ainsi dénommée, car il y a un terme pour ce type de conservatisme : il s’appelle nationalisme social ou national-socialisme. »

Si du temps de Jean-Marie le Pen, on pouvait difficilement qualifier le programme du FN de socialiste, ce n’est plus le cas aujourd’hui. En effet, le programme économique de l’actuel FN est fondamentalement socialiste et promeut son application aux nationaux uniquement. C’est donc explicitement du national-socialisme. A titre d’exemple, il suffit de prendre le programme du Front National pour les élections présidentielles 2017 avec entre autres:

  • engagement 34: Mettre en place un plan de ré-industrialisation
  • engagement 52: Fixer l’âge légal de la retraite à 60 ans avec 40 annuités de cotisations pour percevoir une retraite pleine
  • engagement 55: Mettre en œuvre une vraie politique nataliste
  • engagement 58: Revaloriser le minimum vieillesse (ASPA) partout en France
  • engagement 59: Instaurer une Prime de Pouvoir d’Achat (PPA) à destination des bas revenus et des petites retraites
  • engagement 63: Maintenir la durée légale hebdomadaire du travail à 35 heures
  • engagement 65: Garantir la Sécurité sociale pour tous les Français ainsi que le remboursement de l’ensemble des risques

On remarque également que la majorité des intellectuels « conservateurs » français sont profondément socialistes économiquement et consacrent une grande partie de leur temps à vitupérer contre le libéralisme. (Allez jeter un coup d’oeil à l’interview de la talentueuse Natacha Polony dans le Figaro en Novembre 2016 qui ferait pleurer de joie un gauchiste 😀 )

Tous ces conservateurs attendent que l’Etat prenne le contrôle total des vies des français pour leur appliquer un programme culturel « civilisé ». Ils sont en fait dans la même logique que tous les étatistes de gauche. Cela explique pourquoi les électeurs de droite ne se retrouvent plus dans la droite et pourquoi la gauche avance grâce à la droite qui ne lui conteste même plus le domaine économique.

Le cas du parti de Macron « la République en Marche » est assez symptomatique. Aujourd’hui 50% des Français estiment que ce parti est un parti de droite. C’est tout bonnement hallucinant quand on voit ce que propose et fait ce parti: interventionnisme économique tout azimuts, propositions de loi contre de la liberté de la presse, réformes sociétales immondes, aucune remise en question du périmètre de l’Etat, aucune économie, aucun recentrage sur le régalien. « La République en Marche » est un pur parti socialiste mais comme la droite ne remet rien de tout cela en cause fondamentalement (ils objectent seulement sur les moyens opérationnels qu’ils jugeront plus ou moins efficaces), ce parti a le champs libre pour se faire passer de « droite ».

L’inculture économique

« Je ne vais pas me préoccuper ici de savoir si oui ou non le conservatisme buchananien séduit les masses et si oui ou non son diagnostic de la scène politique américaine est sociologiquement correct. Je doute que ce soit le cas, et certainement le destin de Buchanan lors des primaires présidentielles républicaines de 1995 et 2000 n’indique guère autre chose. Je souhaite plutôt répondre à des questions plus fondamentales : en supposant qu’il ait une telle séduction, c’est-à-dire en supposant que le conservatisme culturel et l’économie social-socialiste puissent être psychologiquement combinés (c’est-à-dire que les gens puissent suivre les deux vues simultanément sans dissonance cognitive), peuvent-ils être aussi effectivement et pratiquement (économiquement et praxéologiquement) combinés ? Est-il possible de garder le niveau actuel de socialisme économique (couverture sociale…) et d’atteindre le but de restaurer la normalité culturelle (familles naturelles et règles normales de conduite) ? »

C’est la question centrale à laquelle doivent répondre les partis dits de droite.

« Buchanan et ses théoriciens ne ressentent pas le besoin de soulever cette question parce qu’ils considèrent la politique comme une stricte question de volonté et de puissance. Ils ne croient pas en des choses comme les lois économiques. Si les gens veulent simplement une chose, et qu’il leur est donné le pouvoir pour mettre en œuvre cette volonté, alors tout peut être accompli. « L’économiste autrichien mort » Ludwig von Mises, auquel Buchanan fit référence avec mépris pendant sa campagne, caractérisait cette croyance comme de « l’historicisme », la posture intellectuelle des Kathedersozialisten allemands, les universitaires socialistes, qui justifiaient n’importe quelle mesure étatique.

Mais le mépris historiciste et l’ignorance de l’économie n’altèrent en rien le fait que des lois économiques existent. On ne peut pas avoir le beurre et l’argent du beurre, par exemple. Ainsi ce qu’on consomme maintenant ne peut pas être à nouveau consommé dans le futur. Ou bien produire plus d’un produit exige de produire moins d’un autre. Aucun vœu pieu ne peut faire disparaître de telles lois. Croire qu’il en va autrement ne peut que conduire à l’échec en pratique. « En fait, » notait Mises, « l’histoire économique est une longue liste de politiques gouvernementales qui échouèrent parce qu’elles furent conçues avec un grossier dédain pour les lois économiques. » A la lumière des lois économiques élémentaires et immuables, le programme buchananien de nationalisme social n’est rien d’autre qu’un autre rêve utopique. Aucun vœu pieu ne peut changer le fait que conserver les institutions centrales de l’état-providence actuel et vouloir retourner aux familles, normes, conduites et culture traditionnelles sont des objectifs incompatibles. On peut avoir l’un – le socialisme (état-providence) – ou l’autre – morale traditionnelle – mais on ne peut pas avoir les deux, car l’économie nationaliste sociale, le pilier du système actuel d’état-providence que Buchanan veut laisser intact, est la cause même des anomalies culturelles et sociales.

Afin de clarifier cela, il suffit de se souvenir d’une des lois les plus fondamentales de l’économie selon laquelle tout enrichissement forcé ou redistribution de revenus, indépendamment des critères pris pour les concevoir, implique de prendre à certains – ceux qui ont quelque chose – et de le donner à d’autres – ceux qui n’ont pas ce quelque chose. En conséquence, l’incitation à posséder est réduite tandis que l’incitation à ne rien posséder est accrue. Ce qu’on possède est considéré comme « bon » par définition et ce qu’on ne possède pas est considéré comme « mauvais » ou déficience. C’est, en effet, l’idée même sous-jacente à toute redistribution : certains ont trop et d’autres pas assez. Le résultat de toute redistribution est qu’on produira donc moins de choses « bonnes » et parfaites mais plus de choses « mauvaises » ou déficientes. En subventionnant avec des fonds issus de taxes (donc des fonds pris à d’autres) les gens qui sont pauvres, plus de pauvreté sera créée. En subventionnant les gens parce qu’ils sont sans emploi, plus de chômage sera créé. En subventionnant les mères seules, il y aura plus de mères seules et plus de naissances illégitimes, etc. »

Le système de subvention est complètement pernicieux et injuste, pas seulement pour les personnes mais également pour les entreprises.

En effet, subventionner une entreprise défaillante pour qu’elle maintienne son activité, c’est favoriser un produit médiocre qui ne trouve pas d’acheteurs. De plus cette subvention tire sa source des taxes effectuées sur les entreprises qui font des bénéfices, celles qui travaillent bien. On pénalise donc les « bons élèves » pour maintenir les « mauvais élèves » en activité. La juste et bonne méthode est de ne pas intervenir, de laisser les bons élèves investir (et prendre le risque) dans les futurs bons élèves et de laisser les mauvais élèves rejoindre les équipes des bons.

Cette incompréhension découle également de la fausse notion de « valeur travail ». En effet, pour beaucoup de personnes un travail (du temps en fait) a une valeur en soi alors que ce n’est pas le travail qui a de valeur mais le produit du travail qui en a une auprès de l’acheteur.

Par exemple, si je passe ma journée à creuser un trou et à le re-remplir, j’aurais « travaillé » mais la valeur de ce travail sera nulle car personne ne voudra m’acheter ce « produit ». On peut même dire que la valeur de ce travail est négative car j’aurais perdu le  gain potentiel d’un travail productif qui avait une demande. (coût d’opportunité)

Le système d’allocations déresponsabilise et favorise les comportements anti-sociaux

« A l’évidence, cette analyse basique s’applique à tout le système dit de « sécurité sociale » qui a été mis en œuvre en Europe occidentale (à partir des années 1880) et aux États-Unis (depuis les années 1930) : « l’assurance » gouvernementale obligatoire contre la vieillesse, la maladie, les blessures professionnelles, le chômage, l’indigence, etc. En conjonction avec le système encore plus ancien d’éducation obligatoire, ces institutions et pratiques aboutissent à une attaque massive des institutions de la famille et de la responsabilité personnelle. En dégageant les individus de l’obligation d’obtenir leur propres revenus, santé, sécurité, vieillesse, et l’éducation des enfants, le champ et l’horizon temporels de la responsabilité privée est réduit et la valeur du mariage, de la famille, des enfants et des relations entre pairs est amoindrie. Irresponsabilité, courte vue, négligence, maladie et même nihilisme sont promus, et responsabilité, anticipation, diligence, santé et conservatisme sont punis. » 

La droite, c’est le mérite comme facteur d’échelle sociale. Si la droite a perdu du terrain, c’est précisément parce qu’elle a abandonné des valeurs premières comme celle-là pour adopter celles de la gauche. Le conservatisme, c’est d’abord celui de la conservation des principes et des mécanismes méritocratiques au coeur de la société. Abandonner cela, c’est sortir du champ de la droite et de la liberté

« Le système obligatoire d’assurance vieillesse en particulier, où les retraités sont subventionnés à partir de taxes prélevées aux salariés actuels, a systématiquement affaibli le lien intergénérationnel entre parents, grands-parents et enfants. Les retraités n’ont plus besoin de l’assistance de leur enfants s’ils n’ont pas épargné pour leur propre vieillesse ; et les jeunes (qui ont forcément accumulé moins de richesse) doivent subvenir aux anciens (qui ont forcément accumulé plus de richesse) et non dans l’autre sens, comme c’est typique dans les familles. En conséquence, non seulement les gens souhaitent avoir moins d’enfants – et en effet, les taux de natalité sont tombés de moitié depuis l’aube des politiques de sécurité sociale moderne (état-providence) – mais de plus le respect que les jeunes accordaient traditionnellement à leurs aînés se réduit et tous les indicateurs de désintégration et de dysfonctionnement familiaux, tels les taux de divorce, les relations illégitimes, les maltraitances parentales, infantiles ou maritale, le célibat, les mères célibataires, les modes de vies alternatifs et les avortements, ont augmenté. »

C’est un point majeur de l’analyse de Hoppe. En effet, les « conservateurs » déplorent la perte de solidarité intergénérationnelle en accusant systématiquement le « libéralisme ». Ce que montre Hoppe est que cette perte de solidarité est dûe non au libéralisme mais au contraire à l’intervention de l’Etat qui par ses allocations remplacent de facto ces solidarités « naturelles ».

En effet, pourquoi être solidaire avec ses frères, parents, enfants si quoiqu’il arrive vous recevez un chèque de l’Etat à la fin du mois?

Au contraire, si vous n’aviez aucune garantie de chèque de l’Etat à la fin du mois, quel comportement adopteriez-vous? N’auriez-vous pas plutôt intérêt à tisser justement de plus forts liens de solidarité au sein de votre famille? Ne seriez-vous pas plus enclin à respecter vos parents ou enfants si vous saviez que vous dépendiez premièrement d’eux pour votre survie?

Il est donc absurde de dire que renforcer le système d’allocations renforcera la solidarité. C’est exactement le contraire qui se produira! En renforçant le système d’allocations, vous incitez justement à tous les comportements anti-sociaux.

Ces intellectuels « conservateurs » déplorent également l’individualisme en ne comprenant pas que ce sont justement ces allocations qui le favorisent. Pourquoi un jeune n’irait-il pas envoyer balader ses parents s’il sait qu’il a un chèque garanti à la fin du mois?

Qu’ils ne s’y trompent pas, ce système d’allocations détruit les solidarités naturelles en individualisant les aides. Chaque récipiendaire devient donc de facto un obligé de l’Etat facilement manipulable.

L’Etat cherche, en fait, à casser les liens traditionnels tels que ceux de la famille pour prendre pour lui toute l’emprise sur les gens et les rendre dependant de lui là où la société a toujours au contraire construit des réseaux autour de chacun.

« De plus, avec la socialisation du système de santé via des institutions comme Medicaid et Medicare (NdT : organismes publics d’assurance maladie et sociale) et la réglementation de l’industrie de l’assurance (en restreignant les droits de l’assureur à refuser tout risque individuel comme non-assurable, et discriminer librement, selon les méthodes actuaires, entre différents groupes à risque) une machinerie monstrueuse de redistribution de la richesse et des revenus, au dépens des individus responsables et groupes à bas risque, en faveur des acteurs irresponsables et des groupes à haut- risque, a été mise en marche.

Les subventions pour la maladie et les affections favorisent les pathologies, les handicaps et affaiblissent le désir de travailler et d’avoir des vies saines. On ne peut pas mieux faire que de citer « l’économiste autrichien mort », Ludwig von Mises, une fois de plus : « Être malade n’est pas un phénomène indépendant de la volonté consciente. […] L’efficacité d’un homme n’est pas le simple résultat de sa condition physique ; elle dépend grandement de son esprit et de sa volonté […] L’aspect destructeur des assurances médicales réside avant tout dans le fait que de telles institutions promeuvent accidents et maladies, gênent la guérison et très souvent créent, ou du moins intensifient et prolongent, le désordre fonctionnel qui suit maladies ou accidents. […] Se sentir sain est tout autre chose qu’être sain au sens médical. […] En affaiblissant voire détruisant complètement la volonté d’être bien et capable de travailler, l’assurance sociale crée des maladies et des incapacités à travailler ; elle produit l’habitude de se plaindre et des névroses d’autres types. […] En tant qu’institution sociale, elle rend un peuple malade physiquement comme mentalement ou du moins aide à multiplier, allonger, et intensifier la maladie. […] L’assurance sociale a donc fait de la névrose de l’assuré une maladie publique dangereuse. Que ces institutions soient étendues et les maladies se multiplieront. Aucune réforme ne peut être d’aucune aide. On ne peut pas affaiblir ou détruire la volonté de santé sans produire des maladies. »

Je ne souhaite pas expliquer ici le non-sens économique de l’idée encore plus marquante de Buchanan et de ses théoriciens d’une politique protectionniste (protégeant les salaires américains). S’ils avaient raison, leur argument en faveur de la protection économique reviendrait à la mise en accusation de tout commerce et une défense de la thèse selon laquelle chacun (chaque famille) irait mieux si on ne commerçait avec personne. Certainement, dans ce cas personne ne pourrait perdre son emploi, et le chômage dû à une concurrence « injuste » serait réduit à zéro. Pourtant, une telle société du plein-emploi ne serait ni prospère ni forte ; elle serait composée de gens (familles) qui, bien que travaillant de l’aube au crépuscule, seraient condamnés à la pauvreté et à la famine.

Le protectionnisme international de Buchanan, bien que moins destructeur qu’une politique protectionniste interpersonnelle ou interrégionale, aboutirait précisément au même effet. Cela n’est pas du conservatisme (les conservateurs veulent des familles prospères et fortes). C’est du nihilisme économique.

En tout cas, ce qui devrait être clair désormais c’est que tout ou presque de la dégénérescence morale et du pourrissement culturel – les signes de décivilisation – tout autour de nous sont les résultats inévitables et inéluctables de l’état-providence et de ses institutions centrales.

Les conservateurs classiques, à l’ancienne mode, savaient cela et ils s’opposèrent vigoureusement à l’éducation publique et à la sécurité sociale. (note: on pense à Bastiat immédiatement ici)

Ils savaient que les états, partout, étaient faits pour briser et in fine détruire la famille, les institutions et les couches de hiérarchie d’autorité qui sont le produit naturel des communautés familiales, afin d’accroître et de renforcer leur propre pouvoir. Ils savaient que pour ce faire les états auraient à tirer parti de la rébellion naturelle de l’adolescent contre l’autorité parentale. Et ils savaient que l’éducation socialisée et la responsabilité socialisée étaient les moyens de mener cet objectif à bien. L’éducation sociale et la sécurité sociale fournissent une ouverture à la jeunesse rebelle pour échapper à l’autorité parentale (et continuer ailleurs les mauvais comportements). Les anciens conservateurs savaient que ces politiques émanciperaient l’individu de la discipline imposée par la vie familiale et communautaire pour l’assujettir au contraire au contrôle direct et immédiat de l’état. Par ailleurs, ils savaient, ou du moins avaient dans l’idée, que cela mènerait à l’infantilisation systématique de la société – une régression, émotionnelle et mentale, de l’âge adulte à l’adolescence et à l’enfance. »

On revient ici à notre commentaire sur le fait que ces systèmes incitent les jeunes à des comportements anti-sociaux.

Mais ne tombons pas dans la caricature anti-jeune pour autant. Cette incitation au comportement anti-social (je dirais même anti-civilisation) se retrouve à tous les âges.

Prenons le cas des familles monoparentales dont le nombre est en augmentation constante. Les allocations familiales financent celles-ci et par là-même incitent ces familles à devenir sans père (majoritairement). Face à la situation difficile d’être père, un homme sera d’autant plus incité à partir s’il sait que la mère de ses enfants recevra une allocation. L’acte de cet homme est bien sûr mauvais (il ne devrait jamais quitter la mère de ses enfants) et le problème ici est que l’Etat, au lieu de freiner ceci, l’y incite. On ne compte pas non plus le nombre de « fausses » familles monoparentales (père non déclaré mais vivant quand même avec la mère ou familles polygames).

Les conservateurs doivent lutter contre l’action nocive de l’Etat

« Au contraire, le conservatisme populiste-prolétarien de Buchanan – le nationalisme social – fait montre d’une complète ignorance de tout cela. Combiner conservatisme culturel et étatisme providentiel est impossible et de ce fait, un non-sens économique. L’étatisme providentiel – la sécurité sociale sous toutes ses formes – nourrit la dégénérescence et le pourrissement culturels. Ainsi, si d’aucun est inquiet du déclin moral américain et veut restaurer la normalité de la société et de la culture, il devra s’opposer à tous les aspects de l’état-providence moderne. Un retour à la normalité n’exige rien de moins que la complète élimination du système de sécurité sociale actuel : l’assurance chômage, la couverture sociale et médicale, la retraite, l’éducation publique etc. – et donc ainsi la dissolution et la déconstruction quasi complètes de l’appareil actuel de la puissance gouvernementale. Si d’aucun devait jamais restaurer la normalité, alors les budgets et les pouvoirs gouvernementaux devraient fondre et tomber en dessous de leur niveau du XIXe siècle. Dès lors, les conservateurs véritables doivent être de rudes libertariens. Le conservatisme de Buchanan est erroné : il veut revenir à la morale traditionnelle mais en même temps soutient ces institutions mêmes qui sont responsables de la perversion et la destruction de la morale traditionnelle.« 

Le point fondamental ici est de comprendre que tous les systèmes d’allocation rendent les bénéficiaires redevables envers l’Etat en lieu et place des liens « naturels » de solidarité comme la famille.

C’est l’Etat qui promeut l’individualisme en donnant à chacun une allocation quelque soit ses actes sociaux. On peut avoir le pire comportement contre sa famille et sa communauté, on sait qu’on n’en paiera aucune conséquence car l’Etat nous garantira le pain à la fin du mois. De fait, l’Etat détruit ces liens de solidarité en les rendant contournables.

Mais alors pourquoi utiliserait-on les allocations de l’Etat plutôt que l’aide de sa famille ou de sa communauté? Justement parce que l’aide familiale ou communautaire oblige à un comportement « civilisé ». On se doit d’être humble, respectueux quand on demande de l’aide. On doit aussi pouvoir s’efforcer de rendre la pareille. Si on demande de l’argent à sa communauté, on ne peut pas non plus le dilapider à la vue de tous car on sait qu’on ne prêtera plus ensuite.

De là, il est facile de comprendre pourquoi on aura tendance à vouloir bénéficier de l’aide de l’Etat plutôt que de celle de sa communauté. Avec l’Etat, il suffit de remplir un formulaire et vous toucherez votre chèque; pas besoin de se mettre à genoux, de dire s’il-vous-plaît ou merci.

6 Replies to “Du conservatisme et du libertarianisme (2/7): Délitement civilisationnel par la droite?”

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

w

Connexion à %s