Rendez à César: un des passages les moins bien compris du Nouveau Testament

Traduction de l’article « Render Unto Caesar: A Most Misunderstood New Testament Passage » écrit par Jeffrey F. Barr en 2010.  

Quand cela était possible, des liens vers les versions françaises des sources citées ont été ajoutés en lieu et place des liens originaux dirigeant vers des textes anglais.

Liste des ouvrages ou liens mentionnés pointant vers des textes en français:

Introduction

Les chrétiens ont traditionnellement interprété le fameux passage «Rendez donc à César ce qui est à César, et à Dieu, ce qui est à Dieu», comme signifiant que Jésus approuvait le paiement des impôts. Ce point de vue a été d’abord exposé par Saint Justin Martyr dans le chapitre XVII de sa première apologie, qui a écrit:

« Nous sommes les premiers à payer les impôts et les tributs à ceux que vous préposez à cet office. C’est encore là un précepte du Christ. En ce temps-là, certains d’entre eux vinrent lui demander s’il fallait payer le tribut à César. Il répondit: « Dites-moi à quelle effigie est frappée cette pièce de monnaie? » A celle de César, dirent-ils. »

Le passage semble être important et bien connu de la communauté chrétienne primitive. Les Évangiles de Saint Matthieu, Saint Marc, et Saint Luc racontent cet « Épisode de l’Impôt » presque mot-pour-mot. Même le verset 104 de l’Evangile apocryphe de Thomas et le deuxième fragment recto de l’Évangile apocryphe d’Egerton, parlent de la scène, quoiqu’avec quelques variations par rapport au Canon.

Mais par sa réponse énigmatique, Jésus voulait-il vraiment dire à ses disciples de fournir un soutien financier (volontairement ou involontairement) à Tibère César – un homme qui, dans sa vie personnelle, était un pédophile, un déviant sexuel, un meurtrier et qui, en tant qu’Empereur, prétendait être un dieu et a opprimé et asservi des millions de personnes, y compris le peuple de Jésus? La réponse, bien sûr, est la suivante: l’interprétation traditionnelle en faveur de la taxe est tout simplement fausse. Jésus n’a jamais voulu que sa réponse soit interprétée comme une approbation du tribut à César ou de toute autre taxe.

Cet essai examine quatre dimensions de « l’épisode de l’impôt »: le cadre historique de l’épisode; la structure rhétorique de l’épisode lui-même; le contexte de la scène dans les Évangiles; et enfin, comment l’Église catholique, elle-même, a compris « l’épisode de l’impôt ». Ces dimensions conduisent à une conclusion: « l’épisode de l’impôt » ne signifie pas qu’il est moralement obligatoire de payer des impôts.

L’objectif de cet article n’est pas de fournir une exégèse complète sur « l’épisode de l’impôt ». Au contraire, il s’agit simplement de montrer que l’interprétation traditionnelle de « l’épisode de l’impôt », en faveur de l’impôt, est tout à fait intenable. Le passage ne signifie nullement que Jésus pensait qu’il était moralement obligatoire de payer des impôts.

II. Le cadre historique: une tendance à la révolte fiscale

En 6 av. J.-C., les occupants romains de la Palestine imposèrent une taxe de recensement au peuple Juif. Tacite rapporte dans le livre II.42 des Annales: « Enfin les provinces de Syrie et de Judée, écrasées sous le poids des tributs, imploraient un soulagement. » Une révolte fiscale, menée par Judas le Galiléen, s’ensuivit bientôt. Judas le Galiléen a enseigné que « le recensement [utilisé pour la taxation] n’amenait avec lui rien de moins qu’une servitude complète« , et lui et ses disciples avaient un « invincible amour de la liberté« , reconnaissant Dieu comme seul roi et souverain d’Israël. Les Romains ont brutalement combattu le soulèvement pendant des décennies. Deux des fils de Judas ont été crucifiés en 46 apr. J.-C. et un troisième a été un des premiers chefs de la révolte juive de 66 apr. J.-C. Ainsi, le paiement du tribut englobait commodément la question philosophique, politique et théologique plus profonde: soit Dieu et ses lois divines étaient suprêmes, soit l’empereur romain et ses lois païennes étaient suprêmes.

Cette tendance de révolte fiscale existait dans toute la Judée pendant le ministère de Jésus. Les trois évangiles synoptiques placent l’épisode immédiatement après l’entrée triomphale de Jésus à Jérusalem, où des foules de gens l’ont proclamé roi, comme le dit saint Matthieu: « Quand Jésus entra dans Jérusalem, toute la population se mit à s’agiter. «Qui est cet homme?» demandait-on. «C’est le prophète Jésus, de Nazareth en Galilée», répondaient les gens. » Tous les trois s’accordent à dire que cette scène se déroule près de la célébration de la Pâque, l’une des fêtes les plus saintes des Juifs. La Pâque commémore la délivrance par Dieu des Israélites de l’esclavage égyptien et célèbre aussi la restauration divine des Israélites à la terre d’Israël, terre alors occupée par les Romains. Les pèlerins juifs de toute la Judée avaient afflué à Jérusalem pour accomplir leurs devoirs religieux périodiques au Temple.

En raison de la masse de pèlerins, le procurateur romain de Judée, Ponce Pilate, s’était également établi temporairement à Jérusalem avec une multitude de troupes afin de réprimer toute violence religieuse. Dans son ouvrage, Ponce Pilate, Ann Wroe décrit Pilate comme le chef des soldats de l’empereur, le magistrat en chef, le chef du système judiciaire et, par-dessus tout, le chef des percepteurs. Dans le livre XXXVIII de la Légation à Caïus, Philon décrit Pilate comme «dur», «opiniâtre», commettant « vexations », « rapines », « injustices », « outrages », faisant périr les citoyens « sans jugement », avec « son insupportable cruauté ». Juste quelques années avant le ministère de Jésus, l’image de César avait presque précipité une insurrection à Jérusalem quand Pilate, à la faveur de la nuit, a érigé subrepticement des effigies de l’empereur sur la forteresse Antonia, jouxtant le Temple; la loi juive interdit à la fois la création d’images gravées et leur introduction dans la ville sainte de Jérusalem. Pilate évita un bain de sang en enlevant ces images.

Bref, Jérusalem était un foyer de ferveur politique et religieuse, et c’est dans ce contexte que s’est déroulé l’épisode de l’impôt.

III. La structure rhétorique de l’épisode de l’impôt

« 15Alors les Pharisiens s’étant retirés, se concertèrent pour surprendre Jésus dans ses paroles. 16Et ils lui envoyèrent quelques-uns de leurs disciples, avec des Hérodiens, lui dire: « Maître, nous savons que vous êtes vrai, et que vous enseignez la voie de Dieu dans la vérité, sans souci de personne; car vous ne regardez pas à l’apparence des hommes. 17Dites-nous donc ce qu’il vous semble: Est-il permis, ou non, de payer le tribut à César? » 18Jésus, connaissant leur malice, leur dit: « Hypocrites, pourquoi me tentez-vous 19Montrez-moi la monnaie du tribut. » Ils lui présentèrent un denier. 20Et Jésus leur dit: « De qui est cette image et cette inscription? 21—De César, » lui dirent-ils. Alors Jésus leur répondit: « Rendez donc à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu. » 22Cette réponse les remplit d’admiration, et, le quittant, ils s’en allèrent. » Matthieu 22: 15-22 .

A. La question

Les trois évangiles synoptiques ouvrent tous la scène avec un complot pour piéger Jésus. Les questionneurs commencent avec, ce qui est dans leurs esprits, de fausses flatteries – « Maître [ou Professeur ou Rabbin] nous savons que tu dis la vérité: tu enseignes la vérité sur la conduite que Dieu demande. » Comme David Owen-Ball l’affirme avec force dans son article de 1993, «La rhétorique rabbinique et le passage du tribut», cette déclaration d’ouverture est également un défi à l’autorité rabbinique de Jésus; c’est une question halakhique – une question sur un point de droit religieux. Les pharisiens croyaient qu’ils étaient les seuls interprètes autorisés de la loi juive. En faisant appel à l’autorité de Jésus pour interpréter la loi de Dieu, les questionneurs accomplissent deux buts: (1) ils forcent Jésus à répondre à la question; si Jésus refuse, il perdra sa crédibilité en tant que rabbin auprès des mêmes personnes qui l’ont proclamé roi; et (2) ils forcent Jésus à baser cette réponse sur l’Ecriture. Ainsi, ils testent ses connaissances scripturaires et espèrent le discréditer s’il n’arrive pas à résoudre une question insoluble de prime abord.

Comme le dit Owen-Ball, «les écrivains de l’Évangile décrivent ainsi une scène dans laquelle les interlocuteurs de Jésus l’ont enfermé. Il est tenté d’assumer, illégitimement, l’autorité d’un rabbin, alors qu’il est en même temps contraint de répondre selon les commandements de la Torah.  »

Les interrogateurs posent alors leur question brillamment malveillante: « notre loi permet-elle ou non de payer des impôts à l’empereur romain? » Autrement dit, est-il licite sous la Torah de payer des impôts aux Romains? À un moment donné, Jésus a dû amener ses interlocuteurs à croire qu’il s’opposait au tribut; sinon, ils n’auraient pas posé la question en premier lieu. Comme le dit John Howard Yoder dans son livre, « La politique de Jésus: vicit Agnus noster« , « Il est difficile de voir comment la question du denier aurait pu être imaginée comme un piège sérieux, à moins que le rejet de l’occupation romaine par Jésus n’eût été considérée comme acquise, de sorte qu’on pouvait s’attendre à ce qu’il donne une réponse qui permettrait de le dénoncer. »

Si Jésus avait dit qu’il était légitime de payer le tribut, il aurait été considéré comme un collaborateur de l’occupant romain et aurait aliéné les gens qui venaient de le proclamer roi. Si Jésus avait dit que l’impôt était illégitime, il risquait d’être qualifié de criminel politique et d’encourir la colère de Rome. Avec l’une ou l’autre réponse, quelqu’un aurait été susceptible de le tuer.

Jésus reconnaît immédiatement le piège. Il expose l’hostilité et l’hypocrisie de ses interrogateurs et reconnaît que ses interlocuteurs le provoquent pour qu’il entre dans la mêlée temporelle de la politique judéo-romaine.

B. La pièce

Au lieu de sauter dans la discussion politique, cependant, Jésus demande curieusement de voir la pièce de l’impôt. Il n’est pas nécessaire que Jésus possède la pièce pour répondre à leur question. Il pourrait certainement répondre sans voir la pièce. Qu’il demande à voir la pièce suggère qu’il y a quelque chose de significatif au sujet de la pièce elle-même.

Dans l’épisode de l’impôt, les interrogateurs produisent un denier. Le denier était environ 1/10 d’une once troy (à ce moment-là environ 3,9 grammes) d’argent et à peu près la valeur d’un jour de salaire pour un ouvrier moyen. Le denier était une monnaie remarquablement stable; les Empereurs romains n’ont pas commencé à le dévaluer fortement jusqu’à Néron. Le denier en question aurait été délivré par l’empereur Tibère, dont le règne a coïncidé avec le ministère de Jésus. Alors qu’Auguste a émis des centaines de types de denier, Ethelbert Stauffer, dans son chef-d’oeuvre, « Christ et les Césars« , rapporte que Tibère en a émis seulement trois types, et de ces trois, deux sont relativement rares, et le troisième est assez commun. Tibère a préféré ce troisième et l’a émis pendant vingt ans depuis sa réserve personnelle. Le denier était vraiment la propriété de l’empereur: il l’utilisait pour payer ses soldats, ses fonctionnaires et ses fournisseurs; il portait le sceau impérial; il différait des pièces de monnaie de cuivre émises par le Sénat romain, et c’était aussi la pièce de monnaie avec laquelle les peuples assujettis étaient, en théorie, tenus de payer le tribut. Tibère en a même fait un crime capital que de porter toute pièce estampillée avec son image « aux latrines ou dans un lieu de débauche« . Bref, le denier était une représentation tangible de la puissance, de la richesse, de la déification et de la subjugation de l’empereur.

Les deniers de Tibère furent frappés à Lugdunum, aujourd’hui Lyon, en Gaule. Ainsi, J. Spencer Kennard, dans un livre bien conçu mais épuisé intitulé « Render to God« , soutient que la circulation du denier en Judée était probablement rare. Les seules personnes à traiter régulièrement avec le denier en Judée auraient été des soldats, des fonctionnaires romains et des dirigeants juifs qui collaboraient avec Rome. Ainsi, il est remarquable que Jésus, lui-même, ne possède pas la pièce. La rapidité des interrogateurs à montrer la pièce à la demande de Jésus implique qu’ils l’utilisaient couramment, profitant des largesses financières romaines, alors que ce n’était pas le cas de Jésus. De plus, l’Épisode de l’impôt se déroule dans le Temple, et en montrant la pièce, les questionneurs révèlent leur hypocrisie religieuse – ils apportent un objet potentiellement profane, la pièce d’un païen, dans l’espace sacré du Temple.

Finalement, Stauffer et Kennard ont l’argument magnifique que les pièces de monnaie du monde antique étaient l’instrument principal de la propagande impériale, la promotion des programmes et la promulgation des actes de leurs émetteurs, en particulier l’apothéose de l’empereur. Comme le dit Kennard, « pour endoctriner les peuples de l’empire à la divinité de l’empereur, les pièces de monnaie ont surpassé tous les autres médias, elles sont allées partout et ont été manipulées par tous, leur subtil symbolisme a envahi chaque foyer. » Bien que le moteur de propagande de Tibère ne fut pas aussi prolifique que la machine d’Auguste, tous les deniers de Tibère prononçaient sa divinité ou sa dette envers l’Auguste déifié.

C. La contre-question et sa réponse

Après avoir vu la pièce, Jésus pose alors une contre-question: « Cette image et cette inscription ici, de qui sont-elles? » Il est encore remarquable que cette contre-question et sa réponse ne soient pas nécessaires pour répondre à la question initiale de savoir s’il est licite de payer l’impôt à César. Que Jésus pose cette contre-question suggère qu’elle et sa réponse sont significatives

(1) Pourquoi la contre-question est-elle importante?

La contre-question est significative pour deux raisons. Premièrement, Owen-Ball soutient que la contre-question suit une modèle de la rhétorique formelle commune dans la littérature rabbinique du premier siècle dans lequel (1) un étranger pose une question hostile à un rabbin; (2) le rabbin répond par une contre-question; (3) en répondant à la contre-question, la position de l’étranger devient vulnérable aux attaques; et (4) le rabbin utilise ensuite la réponse à la contre-question pour réfuter la question hostile. L’utilisation par Jésus de cette forme rhétorique est une façon d’établir son autorité en tant que rabbin, un peu comme un avocat moderne qui utilise une rhétorique formelle et légale dans la salle d’audience. En outre, le but de l’échange rhétorique est finalement de réfuter la question hostile.

Deuxièmement, parce que la question hostile était une contestation directe de l’autorité de Jésus en tant que rabbin sur un point de droit, ses interrogateurs s’attendaient à une contre-question fondée sur Écriture, en particulier, basée sur la Torah. Deux mots, « image » et « inscription », dans la contre-question, évoquent deux dispositions centrales de la Torah, le Premier (Second) Commandement et le Shema. Ceux-ci fournissent la base scripturale pour cette question de loi.

Dieu interdit les fausses images. Le Premier (Second) Commandement interdit d’adorer quiconque ou quoi que ce soit sauf Dieu, et interdit aussi de créer l’image d’un faux dieu pour l’adoration: « Je suis Yahweh, ton dieu, qui t’ai fait sortir du pays d’Egypte, de la maison de servitude. Tu n’auras pas d’autres dieux devant ma face. Tu ne te feras pas d’image taillée, ni aucune figure […]. » Dieu exige l’allégeance exclusive de son peuple. L’utilisation du mot «image» par Jésus dans la contre-question rappelle à Ses interlocuteurs l’exigence du Premier (Second) Commandement de vénérer Dieu en premier et son interdiction concomitante de créer des images de faux dieux. Le Shema exige le culte de Dieu seul .

L’utilisation du mot « inscription » par Jésus fait allusion au Shema. Le Shema est une prière juive basée sur Deutéronome 6: 4-9, 11: 13-21 et Nombres 15: 37-41 et est la prière la plus importante qu’un Juif pieux peut dire. Il commence par les mots, «Shema Yisrael Adonaï Eloheinu Adonaï Echad», qui peut être traduit, «Écoute, ô Israël, le Seigneur est notre Dieu – le Seigneur seul. » Cette première ligne souligne le culte de Dieu par Israël à l’exclusion de tous les autres dieux. Le Shema ordonne alors à une personne d’aimer Dieu de tout son cœur, de toute son âme et de toute sa force. Le Shema exige en outre que les adorateurs gardent dans leur cœur les paroles du Shema, qu’ils enseignent à leurs enfants, qu’ils les attachent sur leurs mains et leurs fronts, et qu’ils les inscrivent ostensiblement sur leurs poteaux et sur les portes de leurs villes. Les Juifs pratiquants prennent littéralement le commandement de lier les mots sur leurs bras et leurs fronts et de porter des tefillins, de petits étuis de cuir qui contiennent du parchemin sur lequel sont inscrits certains passages de la Torah. Les paroles du Shema devaient être inscrites métaphoriquement dans les coeurs, les esprits et les âmes des pieux juifs et physiquement inscrites sur des parchemins en tefillin, sur des poteaux de porte et sur les portes de la ville. Saint Matthieu et Saint Marc racontent tous deux Jésus citant le Shema dans le même chapitre juste quelques versets après l’épisode de l’impôt. Cette proximité renforce davantage la référence au Shema dans l’épisode de l’impôt. Enfin, il convient de noter que lorsque Satan tente Jésus en lui offrant tous les royaumes du monde [romain] en échange de son culte, Jésus repousse Satan en citant le Shema. En bref, Jésus veut attirer l’attention sur le Shema en utilisant le mot «inscription» dans la contre-question comme son appel à l’autorité biblique pour sa réponse.

(2) Pourquoi la réponse à la contre-question est-elle importante?

La réponse à la contre-question est significative pour deux raisons.

D’abord, alors que la réponse verbale à la contre-question de l’image et de l’inscription de la pièce est un faible, « à César« , l’image et l’inscription en question sont beaucoup plus révélatrices. Le devant du denier montre un buste profilé de Tibère couronné des lauriers de la victoire et de la divinité. Même un spectateur moderne reconnaîtrait immédiatement que la personne représentée sur la pièce est un empereur romain. Circonscrite autour de Tibère est une abréviation, « TI CAESAR DIVI AUG F AUGUSTUS », qui signifie « Tiberius Caesar Divi August Fili Augustus », qui à son tour, se traduit, « Tibère César, Vénérable Fils du Dieu Auguste« .

De l’autre côté de la pièce siège la déesse romaine de la paix, Pax, et circonscrite autour d’elle est l’abréviation, « Pontif Maxim », qui signifie « Pontifex Maximus », qui, à son tour, signifie, « Grand Prêtre. »

La pièce de ce passage est un beau spécimen de la propagande romaine. Il impose le culte de l’adoration des empereurs et affirme la souveraineté de César sur tous ceux qui traitent avec lui.

Dans le passage le plus richement ironique de la Bible, les trois évangiles synoptiques représentent le Fils de Dieu, Grand Prêtre de la Paix, nouvellement proclamé par Son peuple à être Roi, tenant la minuscule pièce d’argent d’un roi qui prétend être le fils d’un dieu et le grand prêtre de la paix romaine.

La deuxième raison pour laquelle la réponse est significative est que, en suivant le modèle de la rhétorique rabbinique, la réponse expose la position des enquêteurs hostiles à l’attaque. Il est intéressant de noter que la réponse des interrogateurs à la contre-question de Jésus sur l’image et l’inscription de la pièce de monnaie n’a rien à voir avec la question initiale de savoir s’il est licite de payer le tribut. Jésus pourrait certainement répondre à leur question originale sans leur réponse à sa contre-question. Mais la fonction rhétorique de la réponse à la contre-question est de démontrer la vulnérabilité de la position de l’adversaire et d’utiliser cette réponse pour réfuter la question originale et hostile de l’adversaire.

D. Réfutation par le « rendre à Dieu »

Dans cet épisode de l’impôt, c’est seulement après que la contre-question de Jésus est posée et répondue qu’Il répond à la question initiale. Jésus dit à ses interrogateurs: « Rendez donc à César ce qui est à César et à Dieu ce qui appartient à Dieu. » Cette réponse soulève la question de ce qui est licitement à Dieu et de ce qui est licitement à César.

Dans la tradition hébraïque, tout appartient légitimement à Dieu. En utilisant les mots «image et inscription», Jésus a déjà rappelé à ses interrogateurs qu’on devait à Dieu une allégeance exclusive, un amour et un culte total. De même, tout appartenait économiquement à Dieu aussi. Par exemple, la terre physique d’Israël appartenait à Dieu, comme Il l’a enseigné dans Lévitique 25:23: « Une terre ne pourra jamais être vendue de manière définitive, car la terre m’appartient, à moi, le Seigneur, et vous [les Israélites] serez comme des étrangers ou des hôtes résidant dans mon pays. » De plus, le peuple juif devait consacrer à Dieu les prémices, cette première portion de toute récolte et le premier-né d’un animal. En donnant à Dieu les prémices, le peuple juif a reconnu que toutes les bonnes choses venaient de Dieu et que toutes les choses, à leur tour, appartenaient à Dieu. Dieu déclare même: « En effet, l’or et l’argent du monde entier m’appartiennent. »

L’empereur, d’autre part, a également affirmé que tous les gens et toutes les choses dans l’empire appartenaient légitimement à Rome. Le denier notifiait à tous ceux qui l’utilisaient que l’empereur exigeait une allégeance exclusive et, au moins, le simulacre du culte – Tibère prétendait être le fils adorateur d’un dieu. Les occupants romains servaient de rappel constant que la terre d’Israël appartenait à Rome. Le tribut romain, payé avec la monnaie romaine, donnait l’impression à la population que la vie économique dépendait de l’empereur. Le pain et les jeux de l’empereur maintenaient l’ordre politique. La propagande sur la monnaie attribuait même la paix et la tranquillité à l’empereur.

Avec une contre-question directe, Jésus souligne habilement que les revendications de Dieu et de César sont mutuellement exclusives. Si la foi est en Dieu, alors on doit tout à Dieu; Les prétentions de César sont alors nécessairement illégitimes, et on ne lui doit rien. Si, d’un autre côté, notre foi est dans César, les prétentions de Dieu sont illégitimes, et on doit au moins à César la pièce qui porte son image.

La contre-question de Jésus invite simplement ses auditeurs à choisir leur allégeance. Remarquablement, Il a échappé au piège par une tactique rhétorique intelligente; Il a réfuté avec autorité la question hostile de ses adversaires en fondant sa réponse dans l’Écriture, et pourtant, il ne répond jamais ouvertement à la question qui lui était posée à l’origine. Il n’est donc pas étonnant que saint Matthieu termine ainsi l’épisode de l’impôt de la façon suivante: «Quand ils entendirent cette réponse, ils furent remplis d’étonnement. Ils le laissèrent et s’en allèrent.»

IV. Le contexte dans les Evangiles: une tradition de sédition subtile

La sédition subtile fait référence à des scènes de l’Évangile qui n’étaient pas ouvertement  des actes de trahison et qui n’auraient pas directement menacé les autorités romaines, mais qui ont livré des messages politiques que le public juif du premier siècle aurait immédiatement reconnus. Les évangiles sont remplis d’exemples de sédition subtile. En montrant ces points, on ne prétend pas que Jésus s’est vu comme un roi politique. Jésus déclare explicitement dans Jean 18:36 qu’il n’est pas un Messie politique. Néanmoins, dans le contexte de la sédition subtile, personne ne peut interpréter « l’Épisode de l’impôt » comme le soutien de Jésus à la fiscalité. Au contraire, on ne peut que comprendre l’Épisode comme l’opposition de Jésus aux taxes romaines illicites. En plus de l’Épisode du tribut trois autres scènes des Évangiles servent d’exemples de sédition subtile: (1) La tentation de Jésus dans le désert ; (2) Jésus marchant sur l’eau; et (3) Jésus guérissant le démoniaque Gerasene.

A. Empereurs du pain et des jeux

Autour de 200 apr. J.-C., le satiriste romain Juvenal déplore que les empereurs romains, maîtres du monde connu, maintiennent ténuement le pouvoir politique par le biais de « panem et circenses« , ou « du pain et des jeux », référence à la pratique antique de courtiser les citoyens romains en leur offrant du blé gratuit et des spectacles de cirque coûteux. César Auguste, par exemple, se vantait de nourrir plus de 100 000 hommes de son grenier personnel. Il s’est aussi vanté de faire de superbes spectacles: « Trois fois j’ai donné des spectacles de gladiateurs sous mon nom et cinq fois sous le nom de mes fils et petits-fils; dans ces spectacles environ 10.000 hommes ont combattu. Vingt-six fois, sous mon nom ou celui de mes fils et petits-fils, j’ai donné au peuple des chasses de bêtes africaines au cirque, en plein air ou dans l’amphithéâtre; environ 3.500 bêtes ont été tuées. J’ai donné au peuple le spectacle d’une bataille navale, à l’endroit de l’autre côté du Tibre où se trouve aujourd’hui le bosquet des Césars, avec un terrain excavé de 1,800 pieds de long, d’une largeur de 1,200, dans lequel trente bateaux à bec, birèmes ou trirèmes, et d’autres beaucoup plus petits, se sont battus entre eux; dans ces bateaux, près de 3000 hommes se sont battus en plus des rameurs.  »

A l’époque de Jésus et sous le règne de Tibère César, le grain de blé romain nourrissait régulièrement 200 000 personnes. Au début du ministère de Jésus, l’Esprit le conduisit dans le désert pour être tenté par le diable. Le diable l’a défié avec trois tests. D’abord, il le défie de transformer des pierres en pain. Deuxièmement, le diable a pris Jésus au plus haut point sur le Temple de Jérusalem et l’a tenté de se jeter pour forcer les anges à un sauvetage spectaculaire et miraculeux. Finalement, pour la dernière tentation, « le diable l’a emmené sur une très haute montagne, et lui a montré tous les royaumes du monde dans leur magnificence, et il lui a dit: » Toutes ces choses, je te les donnerai, si tu te prosternes. » »

Le diable a tenté Jésus pour qu’il soit un roi « du pain et des jeux » et lui a offert la domination sur tout le monde terrestre. Ces tentations sont une référence instantanément reconnaissable à la puissance des empereurs romains. Jésus rejette avec force ce pouvoir. Le rejet de Jésus illustre que les choses de Dieu et les choses de Rome / le monde / le diable s’excluent mutuellement. L’allégeance de Jésus était aux choses de Dieu, et son rejet du pouvoir métaphorique de Rome est un exemple de sédition subtile.

B. Marcher sur la mer de l’Empereur

Au début du chapitre 6 de l’Évangile de saint Jean, Jésus accomplit un miracle et nourrit 5 000 personnes à partir de cinq pains; Il refuse alors d’être couronné roi « du pain et des jeux ». Immédiatement après, Saint Jean raconte l’épisode de Jésus marchant sur un plan d’eau au milieu d’une tempête. Ce plan d’eau était la mer de Galilée, qui, rappelle saint Jean aux lecteurs, était également connu comme la mer de Tibériade. Vers 25 après J.-C., Hérode Antipas bâtit une cité païenne sur la rive ouest de la mer de Galilée et la baptisa en l’honneur de l’empereur romain Tibère. À l’époque de Jésus, la ville était devenue si importante que la mer de Galilée fut appelée la «mer de Tibériade». Ainsi, non seulement Jésus refuse d’être couronné roi romain du pain et des jeux, mais il foule littéralement les mers de l’empereur, montrant que même les eaux de l’empereur n’ont aucune domination sur lui. Marcher sur les mers de l’empereur est un exemple supplémentaire de sédition subtile.

C. Une légion de démons

Saint-Marc détaille la rencontre de Jésus avec le démoniaque Gérasénien dans un autre exemple de sédition subtile. Le territoire des Géraséniens était un territoire païen, et ce démoniaque particulier était exceptionnellement fort et effrayant. En essayant d’exorciser le démon, Jésus a demandé son nom. Le démon répondit: « Légion est mon nom, nous sommes nombreux. » Jésus expulse alors les démons et les jette dans un troupeau de pourceaux. Le troupeau se rend immédiatement dans la mer. Les lecteurs du premier siècle auraient bien connu le nom de « Légion ». À cette époque, une légion impériale comptait environ 6 000 soldats. Ainsi, le démon « Légion », un agent du diable, était une référence à peine voilée aux occupants romains de la Judée. Les porcs étaient considérés comme des animaux impurs en vertu de la loi juive. Le symbole de la légion romaine qui occupait Jérusalem était un sanglier. Le public du premier siècle aurait facilement saisi le symbolisme de Jésus qui lançait la légion démoniaque dans le troupeau de pourceaux impurs, et le troupeau se jetant dans la mer. Ainsi, la guérison du démoniaque Gérasénien est un autre exemple de sédition subtile.

D. L’épisode du tribut comme sédition subtile

Dans l’Épisode de l’impôt, la réponse de Jésus est subtilement séditieuse. L’auditoire du premier siècle aurait immédiatement compris ce que signifiait rendre à Dieu les choses qui appartiennent à Dieu. Ils auraient su que les choses de Dieu et de César étaient mutuellement exclusives. Aucun auditeur juif n’aurait pris la réponse de Jésus comme une approbation à payer les impôts de César. Au contraire, Son auditoire aurait compris que Jésus pensait que le tribut était illicite. En effet, l’opposition au tribut était l’une des accusations portées par les autorités à son procès: «ils se mirent à l’accuser, en disant: « Nous avons trouvé cet homme qui poussait notre nation à la révolte, et défendait de payer les tributs à César, se disant lui-même le Christ roi.« » À l’audience romaine, cependant, le fait de rendre à César ce qui est à César semble bénin, presque favorable. Il s’agit, cependant, d’une des nombreuses vignettes de protestations politiques secrètes contenues dans les Evangiles. En bref, l’épisode de l’impôt est une forme subtile de sédition. Quand on regarde dans ce contexte, personne ne peut dire que l’épisode soutient le paiement des taxes.

V. Ce que dit l’Eglise Catholique

L’Eglise catholique se considère comme l’interprète autorisé de la Sainte Écriture. Le Catéchisme de l’Église Catholique «est un exposé de la foi de l’Église et de la doctrine catholique, attestées ou éclairées par l’Écriture sainte, la Tradition apostolique et le Magistère ecclésiastique.»

Le Catéchisme indique aux fidèles qu’il est moralement obligatoire payer ses impôts pour le bien commun. (La définition du «bien commun» peut être laissée à un débat différent.) Le Catéchisme cite également l’Episode de l’impôt. Mais le catéchisme n’utilise PAS l’épisode de l’impôt pour soutenir la proposition selon laquelle il est moralement obligatoire de payer des impôts. Au lieu de cela, le Catéchisme se réfère à l’Épisode de l’impôt uniquement pour justifier des actes de désobéissance civile. Il cite la version de saint Matthieu pour enseigner qu’un chrétien doit refuser d’obéir à l’autorité politique lorsque cette autorité politique fait une demande contraire aux exigences de l’ordre moral, des droits fondamentaux des personnes ou des enseignements de l’Evangile. De même, le Catéchisme cite aussi la version de Saint Marc pour instruire qu’une personne «ne doit soumettre sa liberté personnelle, de façon absolue, à aucun pouvoir terrestre, mais seulement à Dieu le Père et au Seigneur Jésus-Christ: César n’est pas le Seigneur. »Ainsi, selon le Catéchisme, l’Épisode de l’impôt représente la proposition qu’un chrétien doit son allégeance à Dieu et aux choses de Dieu seul. Si l’épisode de l’impôt soutenait sans équivoque la proposition selon laquelle il est moralement obligatoire de payer des impôts, le Catéchisme n’hésiterait pas à le citer pour cette position. Le fait que le Catéchisme n’interprète pas l’Episode de l’impôt comme une justification du paiement des impôts suggère qu’une telle interprétation n’est pas une lecture faisant autorité du passage. En bref, même l’Église catholique ne comprend pas l’Épisode de l’impôt pour signifier que Jésus a approuvé le paiement des impôts à César.

V. Conclusion

L’Évangile de Jean raconte la scène d’une femme surprise en plein adultère, amenée devant Jésus par les pharisiens afin qu’ils puissent « l’éprouver« , « afin de pouvoir l’accuser. » Lorsqu’on lui a demandé: « Maître, cette femme a été surprise en flagrant délit d’adultère. Or Moïse, dans la Loi, nous a ordonné de lapider de telles personnes. Vous donc, que dites-vous?» Jésus semble pris au piège de deux réponses: la réponse juridiquement correcte des pharisiens, ou la réponse miséricordieuse, moralement correcte, mais techniquement illégale minant l’autorité de Jésus en tant que rabbin. Notamment, Jésus ne répond jamais ouvertement à la question qui lui est posée; au lieu de répondre, « Jésus, s’étant baissé, écrivait sur la terre avec le doigt. » Quand il est pressé par ses inquisiteurs, il finit par répondre: «Que celui de vous qui est sans péché lui jette la première pierre.» et, bien sûr, les pharisiens honteux partent tous un à un. Jésus refuse alors de condamner la femme.

La scène de la femme surprise en plein adultère et l’épisode de l’impôt sont similaires. Dans les deux cas, Jésus est confronté à une question hostile mettant en doute sa crédibilité en tant que rabbin. Dans chacun d’entre eux, la question hostile a deux réponses: une réponse que le public sait être moralement correcte, mais politiquement incorrecte, et l’autre réponse que le public sait erronée, mais politiquement correcte. Dans la scène de la femme surprise en plein adultère, personne ne veut que Jésus dise: « Lapide la! » Tout le monde veut voir Jésus étendre sa miséricorde à la femme. De même, dans l’Episode de l’impôt, personne n’espère que Jésus répondra: « Payez l’impôt aux oppresseurs païens et romains! » L’épisode de l’impôt, comme la scène de la femme surprise en plein adultère, a une «bonne» réponse – il n’est pas licite de payer l’impôt. Mais Jésus ne peut pas donner cette « bonne » réponse sans aller à l’encontre du gouvernement romain. Au lieu de cela, dans les deux récits évangéliques, Jésus donne une réponse rapide, mais finalement ambiguë, qui expose l’hypocrisie de ses interrogateurs plutôt que de répondre ouvertement à la question sous-jacente posée par eux. Néanmoins, dans chaque cas, le public peut déduire la bonne réponse intégrée dans la réponse de Jésus.

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