Pourquoi les chrétiens font-ils de grands libertariens?

Traduction française de la série « Why Christians make great Libertarians » par Ian Huyett publié sur The Libertarian Republic. Les trois articles: « Big Government a Danger to All Men« , « Rejecting Earthly Authority » , « No faith in government! Great faith in God! » ont été accolés pour plus de facilité de lecture

L’ Etat, un danger pour tous les hommes

En 1932, l’apologiste chrétien G.K. Chesterton a exprimé son inquiétude sur le fait que beaucoup de gens accordaient à l’Etat une confiance et une révérence qui devraient être réservées seulement à Dieu. L’avertissement de Chesterton n’était pas seulement prophétique, mais enraciné dans un des ressorts les plus profonds du passé du christianisme; il faisait écho aux paroles prononcées par le prophète Samuel il y a près de trois mille ans.

1 Samuel 8 raconte comment les Israélites, fatigués de se tourner vers leurs juges locaux, décidèrent de centraliser le pouvoir et de couronner un roi. Le grand juge Samuel, contrarié par le désir du peuple d’être un chef terrestre, a prié Dieu de le guider. Dieu a répondu en disant à Samuel qu’en exigeant un roi humain, les Israélites «ne veulent plus que je sois leur roi».

Cette équivalence entre l’étatisme et l’idolâtrie est bien vivante dans la chrétienté moderne. En particulier, les chrétiens aux États-Unis – avant que Bush ne quitte ses fonctions – se sont éloignés du plaidoyer fédéral et se sont tournés vers la décentralisation politique. Chaque fois que quelqu’un suggère que les chrétiens ne peuvent pas être une force viable pour la liberté, je sais que cette personne a été longtemps déconnectée de la culture chrétienne de l’Amérique. Les croyants avec qui je parle se sentent de plus en plus soumis par l’Etat terrestre et souhaitent simplement être autorisés à vivre comme ils le souhaitent dans leurs propres communautés.

Ces chrétiens libertariens ont des assises solides. Un corps bien établi d’écritures et de traditions chrétiennes rejette la règle des êtres humains limités en faveur de la majesté de Dieu. Pour reprendre les mots de F.A. Hayek, «l’individualisme, contrairement au socialisme et à toutes les autres formes de totalitarisme, est basé sur le respect du christianisme pour l’homme individuel». Pour les raisons que j’explorerai ici, les chrétiens sont particulièrement prédisposés à devenir des libertariens passionnés – et les libertariens feraient bien de le garder à l’esprit dans leur communication.

La doctrine du péché originel

La surveillance exercée par la NSA sur l’ensemble de la population américaine constitue un excellent exemple de la confusion contre laquelle Chesterton nous a mis en garde. Si un seul groupe de l’histoire américaine a imaginé que l’Etat est Dieu, ce sont certainement ceux qui soutiennent que «si vous n’avez rien à cacher, vous n’avez rien à craindre». Cette affirmation suppose que l’environnement de l’Etat créera une bienveillance immuable chez nos dirigeants.

Inversement, les chrétiens ont averti l’humanité de ses limites innées depuis des millénaires. Tout chrétien ayant même une compréhension superficielle du péché originel aurait pu vous dire que l’octroi du pouvoir incontrôlé à la NSA était une idée horrible. Des versets comme Ephésiens 2: 3 – qui dit que nous sommes «par nature des enfants de colère» – rappellent aux chrétiens que les Etats sont composés d’êtres humains déchus qui abuseront inévitablement de tout pouvoir qui leur est donné. Effectivement, le comité du renseignement du Sénat a récemment découvert que les employés de la NSA ont utilisé les vastes ressources de l’agence pour espionner leurs amants.

Chesterton, peut-être hyperboliquement, a appelé le péché originel «la seule partie de la théologie chrétienne qui puisse vraiment être prouvée». C’est aussi la partie de la théologie chrétienne qui défait le plus carrément l’autoritarisme politique. Cela ne nous laisse aucune raison de s’attendre à ce que les Etats soient vertueux, ni de s’attendre à ce qu’ils tendent vers des choix de plus en plus moraux à mesure qu’ils grandissent pour inclure davantage d’êtres humains.

John Adams (note du traducteur: un des pères fondateurs américains) a dit qu’il se méfiait des dirigeants parce qu’il percevait « le danger de tous les hommes. » Nous devrions être heureux qu’Adams ait eu ce tempérament cynique; autrement, nous pourrions être encore moins libres que nous le sommes aujourd’hui.

Rejeter l’autorité terrestre: Une doctrine de la liberté

En plus d’annuler le cas de l’Etat, le christianisme offre un cas positif pour la liberté politique, peut-être le mieux incarné dans la parabole des arbres dans Juges 9: 8-15.

Dans cette métaphore émouvante, les arbres de la Terre décident d’oindre un roi pour régner sur eux. L’olivier, le figuier et la vigne sont chacun invité à ce poste. Chacun décline, préférant garder son propre rôle. Comme les paroles de la vigne, « Croyez-vous que je vais renoncer à produire du vin, qui remplit de joie les dieux et les hommes, pour me fatiguer à gouverner les autres arbres? »

Finalement, les arbres se tournent vers la ronce, qui accepte avec empressement ce rôle de dirigeant. A mesure que la ronce prend son trône, elle menace de détruire par le feu ceux qui ne se soumettent pas à son ombre.

En d’autres termes, Lord Acton n’avait pas tout à fait raison quand il a averti que le pouvoir absolu corrompt absolument. Au contraire, le pouvoir absolu attire l’absolument corrompu.

Les chrétiens ne croient pas seulement que les êtres humains ne peuvent pas avoir confiance dans le pouvoir, mais que ceux qui acceptent le pouvoir devraient être particulièrement suspects. De telles personnes émergeront toujours et seront attirées par tout ce qui est offert. Pour cette raison, de nombreux penseurs chrétiens ont soutenu que nous devrions offrir le moins possible.

La liberté dans l’Eglise primitive

Il est malheureusement vrai que certains chrétiens, n’ayant apparemment pas lu les versets mentionnés ci-dessus, croient qu’il y a des arguments scripturaires à faire valoir pour la force gouvernementale. Ils citent le plus souvent Actes 4: 32-35, dans lequel les apôtres forment une communauté et partagent leurs biens.

Que les socialistes utilisent ce verset est ironique pour deux raisons. La première est que la communauté dans Actes était volontaire. Quand un membre, Ananias, est surpris en train de mentir sur sa contribution à la communauté, l’apôtre Pierre lui demande: «Avant que tu le vendes, il était à toi, et après que tu l’as vendu, l’argent t’appartenait, n’est-ce pas?  »

La seconde est que l’ensemble des Actes 4 est directement libertarienne. Le chapitre commence avec Pierre et Jean étant arrêtés par le gouvernement. Les deux ont reçu l’ordre «de ne pas parler ou enseigner du tout au nom de Jésus», mais ils défient les autorités en leur disant: «Jugez vous-mêmes s’il est juste devant Dieu de vous obéir à vous plutôt qu’à lui.?

Quand Pierre et Jean sont relâchés, tous les apôtres prient ensemble, disant: « Les rois de la terre se sont préparés au combat et les chefs se sont unis contre le Seigneur et contre le roi qu’il a consacré. »

Ils ajoutent « Et maintenant, Seigneur, sois attentif à leurs menaces [des dirigeants] et donne à tes serviteurs d’annoncer ta parole avec une pleine assurance.» Les apôtres forment alors la communauté d’Actes 4: 52-35 en répandant la parole de Jésus, bien qu’on leur ait justement ordonné de ne pas le faire.

Si les apôtres pensaient comme les socialistes chrétiens modernes, ils auraient fait pression sur les Romains pour qu’ils augmentent les impôts et imposent l’égalité matérielle à la pointe de l’épée. Au lieu de cela, ils ont rejeté l’autorité du gouvernement – pas seulement dans l’ensemble des Actes 4, mais aussi dans le verset si souvent cité par les chrétiens qui parviennent à être pro-gouvernemental.

Pas de foi dans l’Etat! Une grande foi en Dieu!

Le christianisme libertarien ne s’est pas terminé par les Actes. Pendant des millénaires, les principaux chrétiens ont été des critiques virulents de l’État. Le père de l’église du troisième siècle, Jean Chrysostome, dénonça avec ferveur les autorités de son temps – et ne voulait pas prendre leur place.

« Il est interdit aux chrétiens,plus que tout homme, de corriger les trébuchements des pécheurs par la force« , a-t-il dit. « Il est nécessaire de rendre un homme meilleur non par la force mais par la persuasion. »

De plus, la chrétienté s’est activement opposée à plusieurs des abus qui lui sont maintenant couramment attribués. Fut un temps où j’imaginais, par exemple, que la conquête espagnole des Amériques était motivée à parts égales par l’or et Dieu. En réalité, selon le professeur de droit Palo Carozza, l’Ordre dominicain était « le premier critique de la brutalité espagnole aux Antilles ».

Leurs efforts ont été menés par le missionnaire Bartolomé de las Casas, que Carozza a qualifié de «sage-femme des droits de l’homme modernes». En 1550, lorsque Casas a raconté à l’empereur du Saint Empire Romain les crimes commis contre les Amérindiens, Charles Quint accepta de mettre la conquête en attente. L’historien Lewis Hanke a écrit « Probablement jamais avant, ou depuis, un puissant empereur […] n’a ordonné à ses conquêtes de cesser jusqu’à ce qu’il soit décidé si elles étaient justes. »

Le libertarianisme découle nécessairement de toute lecture cohérente de l’Écriture ou de la fondation de la tradition chrétienne. Pour cette raison, ceux qui détiennent les deux croyances ne sont pas simplement des libertariens chrétiens, mais des chrétiens libertariens. Ils ont peu de foi dans l’Etat parce qu’ils ont une si grande foi en Dieu.

En anticipant une dernière objection, je constate souvent que, lorsque je parle de chrétiens libertariens, je suis accusé d’abroger la séparation de l’Église et de l’État. Pourtant les chrétiens libertariens croient que l’Église devrait faire campagne pour réduire le rôle croissant de l’État note du traducteur: c’est la raison d’être de ce site 🙂 ). Il est donc absurde d’insinuer que nous voulons que les chrétiens abusent de l’autorité de l’État. Nous souhaitons que l’autorité de l’État soit moins utilisée par quiconque.

5 Replies to “Pourquoi les chrétiens font-ils de grands libertariens?”

  1. On peut toutefois se demander si le christianisme (non content d’avoir historiquement soutenu les régimes et doctrines politiques les plus diverses) motive réellement à une opposition active et efficace à l’étatisme.

    Car toute une tradition politique chrétienne, depuis les Pères de l’Église jusqu’à Kant, prêche la résignation et la patience face à la tyrannie:

    « Augustin n’envisage pas de résistance organisée contre la tyrannie. » -Mario Turchetti, Tyrannie et tyrannicide de l’Antiquité à nos jours, PUF, coll. Fondements de la politique, 2001, 1044 pages, p.223.

    « Selon Bossuet […] aucun excès de pouvoir, pour démesuré qu’il soit, ne justifie le recours du peuple à la force, et que l’unique remède offert aux maux des citoyens, « en quelque nombre qu’ils soient », c’est « les prières et la patience contre la puissance publique ». »
    -Henry Michel, L’idée de l’Etat: essai critique sur les théories sociales et politique en France depuis la Révolution, Paris, Librairie Hachette et Cie, 1896, 666 pages, p.7.

    Aimé par 2 personnes

    1. Merci Johnathan pour votre commentaire, votre point est très juste en effet. L’opposition active à l’Etatisme ne coule vraiment pas de source pour les Chrétiens comme vos citations le montrent bien.

      Dans un premier temps je pense que la résistance passive est un début. Par exemple avoir une approche prudentielle concernant l’Etat. On paye les impôts car il est prudent de le faire mais il ne faut pas les juger comme moralement bons. Il y aurait déjà une grande avancée si nous chrétiens adoptions cette première attitude. Je pense à Solidarnosk en Pologne pendant les années communistes qui avait un leadership chrétien.

      Ensuite, le catéchisme de l’Eglise Catholique http://www.vatican.va/archive/FRA0013/_P7R.HTM#NI dans les articles 2242 et 2243 n’exclut pas l’opposition active et même armée quand l’Etat outrepasse ses droits. Après toute la difficulté est de placer le curseur.

      J'aime

      1. Le paragraphe 2243 du texte que vous citez est important (et je vous remercie de me l’indiquer) car il essaye de déterminer dans quelle situation concrète la résistance à l’oppression est nécessaire (ce qu’oublie en général de faire les trop rares doctrines politiques qui admettent un tel droit).

        Néanmoins la brièveté du passage suscite de nombreuses questions. Par exemple, pourquoi une violation des droits fondamentaux doit-elle « prolongée » pour justifier la résistance ? Si je suis emprisonné arbitrairement, pourquoi n’aurais-je pas le droit d’user d’emblée de la force pour m’évader ?

        On peut également se demander si le catholicisme et la pensée libérale (dont vous m’accorderez sans doute qu’elle fut la matrice du libertarianisme) peuvent s’accorder sur ce que sont les « droits fondamentaux ». Par exemple, on sait le rôle cardinal que joue dans le libéralisme la reconnaissance du droit de propriété (depuis John Locke au moins -même si Locke n’en faisait pas non plus un droit absolu). La conception de la propriété dans la doctrine sociale de l’Église est sensiblement différente. Elle semble admettre que le « besoin » soit supérieur au droit de propriété, ouvrant la voie à des formes de « redistribution » politique (« La propriété ne peut pas être opposable à l’usage par un tiers qui en aurait besoin. » http://www.doctrine-sociale-catholique.fr/index.php?id=3277 ). De surcroît, elle subordonne la légitimité du droit de propriété à la justesse morale des usages qui sont fait de cette propriété, ainsi, encore une fois, qu’aux besoins d’autrui (« Pour l’Église, le droit de propriété reste soumis à l’exigence de pourvoir chacun de ce qui est nécessaire à une vie digne. »)

        On peut dès lors douter qu’un catholique trouve moralement obscène, que, par exemple, une municipalité impose un placement des loyers à des propriétaires… Le profit-il n’est pas un « usage de la propriété » de second ordre au regard des « besoins des plus modestes » ?

        J’exagérais à peine en suggérant que de tels présupposés sont plutôt de nature à justifier un communisme (« à chacun selon ses besoins »). Certains chrétiens sont de fait allés jusque-là, dès le XVIIIème siècle.

        Aimé par 1 personne

      2. Vous avez complètement raison. Pour ma part, je trouve la DSE vraiment critiquable de ce point de vue-là. Il est sans cesse fait référence au « Bien commun » qui n’est jamais proprement défini. Apparemment, ce n’est pas un article de foi (donc non soumis à l’infaillibilité) et peut être discuté, ouf, je n’irai pas en Enfer (enfin par pour ça 😀 ).

        J'aime

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s